En 1986, le scénariste Jean van hamme et le dessinateur Grzegorz Rosinski nous offraient cette somptueuse création bédéphilique de plus de 150 pages.
L'histoire est celle d'un monde imaginaire de type Heroic Fantasy, dans lequel une frêle créature, "J'on", se retrouve envers et contre tous à devoir mener une quête afin de sauver le monde. Dis comme ça, rien ne paraît original. Mais c'est en vérité sur le traitement de l'histoire que tout va se démarquer des habituelles créations du genre.
"Le grand pouvoir du Chninkel" est une oeuvre d'une profonde ambition car elle se place à la fois comme une relecture et une critique vitriolée du Nouveau Testament, en même temps qu'une préquelle possible au
2001 : l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick.
De nombreuses scènes du récit sont ainsi des reprises à peine déguisées de passages de la Bible (la Cène, la Crucifixion, et bien d'autres encore), de même que les personnages se posent comme des métaphores religieuses (les "Trois Immortels" à la place de la Sainte Trinité, "Ar'th" qui trahit "J'on" tel Juda, etc.).
A l'évidence, le monolithe noir qui parle avec la voix du Créateur n'est pas étranger à celui du film de Stanley Kubrick. Mais plus encore, la dernière planche du livre, qui montre un groupe d'hommes primitifs s'agitant autour du monolithe, laisse penser que "Le grand pouvoir du Chninkel" a été conçu par ses créateurs comme une sorte de préquelle à "2001 : l'odyssée de l'espace" !
Dans sa conception, ce chef d'oeuvre, qui bénéficie de l'alchimie d'un duo d'auteurs déjà bien rôdé par leur complicité sur la série
Thorgal, porte les stigmates (!) d'une époque aujourd'hui révolue : celle de la bande dessinée des années 80. C'est à cette époque que paraîtra toute une flopée de créations science fictionnelles métaphysiques et philosophiques à la conclusion pessimiste, mais alors d'un pessimisme sans concession !
L'Incal de Jodorowsky et Moebius, par exemple, imaginait que le créateur et sa création, intimement liés, achevaient leur parcours dans une sorte de folle spirale vouée à l'éternel recommencement.
"Le grand pouvoir du Chninkel" fait partie de cet état d'esprit forcément hérité des "Lumières", qui voyait notre civilisation s'émanciper des dogmes religieux. Certains auteurs développaient une nouvelle forme de foi (L'Incal, voire la saga "Star Wars"), avec ses bons et ses mauvais côtés, d'autres critiquaient la religion issue de leur culture jusqu'à la bannir. C'est le cas de Van Hamme et Rosinski, qui imposent ici une réinterprétation amère et désabusée du phénomène religieux.
Hélas, cette émancipation lumineuse et humaniste n'a pas l'air de perdurer. Aujourd'hui, rares sont devenues les oeuvres comme celles-ci, où les gentils et les méchants n'existent pas vraiment, où le happy end est une notion obsolète, où la religion est une politique que l'on critique à volonté. En 1988, Martin Scorcese subissait le courroux d'une horde de bigots déchaînés à la seule mention de sa
Dernière tentation du Christ. Depuis, manifestement, les diverses religions se sont radicalisées et leurs principaux leaders ne tolèrent plus la moindre remise en question.
Lire "Le grand pouvoir du Chninkel" aujourd'hui donne l'impression étrange de revenir à une époque révolue, paradoxalement plus civilisée, où l'on pouvait parler et rire de tout, intelligemment.
Cette version en noir et blanc est la version originale, tels que les lecteurs l'ont découverte directement après la publication du récit sous la forme d'un feuilleton dans les pages de la revue "(À Suivre)".
En 2001, les éditions Casterman éditaient une version colorisée aujourd'hui disponible dans
Le grand pouvoir du Chninkel : Edition intégrale en couleurs. Je ne suis pas contre ce genre de "remastérisation" éditoriale, mais je dois avouer que, ayant découvert cette lecture en noir et blanc, je continue à la préférer dans cette version originelle. Il faut dire que Grzegorz Rosinski excelle dans la maîtrise des contrastes lumineux et nous offre de splendides planches baroques et expressionnistes, parfois angoissantes et tortueuses, ou au contraire pastorales et lumineuses. Une des grandes réussites du genre !
J'ai dit chef d'oeuvre ? Oui ? Alors je le répète : Chef d'oeuvre !!!