A ce tournant de 1900, la littérature française a connu de meilleurs jours. Deux écoles dominent : le classique issu du naturalisme (Zola comme chef d'école et figure tutélaire, France comme maître en activité) et une veine esthète et décadente (Huysmans comme emblème, même s'il est alors en pleine phase religieuse et Mirbeau comme apôtre et enfant terrible). Car ce Jardin des supplices de 1899 a tout du manifeste destiné à choquer. Une oeuvre ultra-esthète qui fait l'apologie de la barbarie, une langue précieuse et raffinée qui dépeint à plaisir et avec le même souffle le nihilisme de l'Occidental, la brutalité de l'Oriental et les merveilles éternelles des jardins chinois, un constat terrible de la vacuité des vies d'individus trop cultivés que leur absence de morale transforme en sectateurs du vice et du viol.
L'introduction est en soi un manifeste nitszchéen du surhomme condamné à tuer pour manifester sa domination des foules. La théorie du meurtre gratuit avant l'heure... Puis commence le voyage de cet individu qui ne trouve pas sa place dans les combines et la corruption de la République opportuniste et qui va rencontrer son mauvais ange en la personne de la terrible Clara.
Par ennui, par vice, par goût, Clara réside dans une Chine où les tortures infligées aux bagnards excitent son imaginaire. Et notre héros, mi-complice, mi-affligé, va la suivre au fil de son itinéraire barbare. Il y a des échos de Pétrone, de Sade et de Huysmans chez Mirbeau; il y aussi comme l'anticipation des oeuvres à venir de Bataille et de JG Ballard.
Une oeuvre pionnière et mémorable, dégoûtante et lumineuse.