Aujourd'hui, Octave Mirbeau est un auteur très peu lu, et par ailleurs très peu connu... ce qui semble injuste à la lecture de ce roman paru alors que le monde basculait du XIXème au XXème siècle, en cette année 1900.
L'ouvrage prend la forme d'un journal écrit par une femme de chambre plutôt jeune, nommée Célestine, qui prend fonction en province, dans un lieu nommé Le Prieuré. Elle s'attache à dépeindre son quotidien, les m½urs des autres domestiques, celles de ses maîtres... avec un regard caustique et désabusé : les uns sont menteurs, hypocrites, voleurs ; les autres considèrent les premiers comme des esclaves, les traitent moins bien que leurs animaux de compagnie. Mais ce qu'on retient encore davantage, c'est le terrible dévergondage de tout ce beau monde. Dépravés, sadiques, adultères, adeptes de la luxure ; tels sont les mots qui pourraient le mieux qualifier les personnages de ce roman, jusques et y compris la narratrice. L'histoire ne se résume pas complètement à cela. Le récit se découpe en effet en chapitres de trois types différents : la vie quotidienne au Prieuré, les souvenirs de Célestine sur ses expériences passées en tant que femme de chambre, et enfin une intrigue sur le meurtre d'une fille de la région, qui est l'occasion pour la jeune femme d'indiquer ses soupçons - et de fantasmer - sur celui qu'elle pense être le coupable.
"Le journal d'une femme de chambre" n'est pas un roman qui se laisse facilement résumer, ainsi qu'on s'en sera probablement rendu compte en me lisant. Mais ce n'est pas un problème pour qui le lira, car le style littéraire est excellent, que ce soit pour la narration ou les dialogues. On se laisse également porter par ce que nous raconte Célestine, même lorsqu'il ne s'agit que d'anecdotes ; il y a cependant, il faut bien l'avouer, quelques longueurs par moments.
Au-delà du plaisir et de l'intérêt littéraires, on peut lire "Le journal", comme beaucoup d'autres ½uvres de fiction, pour ce qu'il nous enseigne sur l'époque dans laquelle vivaient et l'écrivain, et son héroïne. Ceci est d'autant plus vrai que Mirbeau était journaliste et critique, c'est-à-dire observateur de la société française. Il a d'ailleurs, selon un procédé courant, tenté de se faire passer pour le découvreur de ce journal, plutôt que comme son auteur. Ainsi, son roman prétend en partie décrire et dénoncer les pratiques de ses contemporains, ainsi que "l'humeur" de ce temps - d'où les références à l'affaire Dreyfus par exemple. Ainsi, on peut pèle-mêle comprendre que selon Mirbeau, les maîtres sont tous pervertis, d'autant plus s'ils sont de richesse récente (car rien n'est pire qu'un parvenu, visiblement : la bourgeoisie décrite s'est chaque fois enrichie par des man½uvres suspectes) ; leurs domestiques, traités tantôt comme de la marchandise, tantôt comme des esclaves, sont eux aussi pervertis par ce mode de vie dégradant, et par leur contact avec leurs maîtres : les voilà hypocrites et insolents. Lorsque l'un d'eux paraît dévoué et juste, comme Joseph, il ne faut rien en croire : tous rêvent de s'émanciper, quittes à s'avilir. Quant à la province, elle n'est qu'une triste parodie de la vie parisienne ; et les gens qui se montrent pieux ne le sont pas tant que ça, les riches sont radins, les enrichis veulent des domestiques pour paraître plus riches encore, les femmes pauvres sont battues, et finissent prostituées ou femmes de chambre. Bref, c'est à se demander pourquoi ces années sont aujourd'hui connues sous le nom de "Belle époque" !
Il y a une raison à cela. Mirbeau est en effet exagérément pessimiste, car il écrit un roman qu'on dira "engagé". Soucieux de dépeindre tout ce qui ne va pas dans son époque, il ne parle pas des progrès techniques, scientifiques, de l'hygiène, de la générosité qui a pu exister, etc. ; tout ce qu'il a écrit possède probablement un fond de vérité, mais cela ne suffit pas à dépeindre les années 1890-1900. Le portrait est très noir parce qu'il a été voulu comme tel ; on doit garder cela à l'esprit en lisant (de toute façon, je ne suis pas certain que quelqu'un puisse se dire qu'il n'y avait rien de positif à un moment de l'Histoire).
Ceci étant dit, parlons maintenant de l'édition Folio. Elle est quelconque, en dehors des notes de fin de volume. Pas de dossier pour aller plus loin. Dommage...
Je recommande donc la lecture de ce livre très bien écrit, et qui nous plonge dans la misère, dans les caniveaux, dans les plus grands défauts humains, dans ce que la société peut engendrer de pire en lui conservant sa caution. Il vous ravira, pour peu que vous acceptiez toute cette noirceur.