Écarquiller les yeux d'ahurissement, pouffer de rire et se pincer le nez font partie de la gymnastique faciale spontanée inhérente à la lecture du Lard Bleu.. Il a évidemment tout de la richesse et de la décharge Rabelaisienne et j'ai plus d'une fois éclaté de rire à sa lecture dans le métro. L'imagination est au pouvoir à travers la production, la recherche et la possession du Lard Bleu. Non seulement dans cette écriture "top-direct" (voir glossaire en fin d'ouvrage)-sans une once de gras- de Sorokine mais également sur le flan de clones d'écrivains Russes totémiques comme Dostoievski, Tolstoi. Pasternak en lémurien est irrésistible.
Complètement uchronique, le livre commence en 2038 par les lettres qu'un certain Boris envoie à son amant. Rédigé en néo-Russe (Russe largement métissé de Chinois dont un glossaire nous fourni la traduction), il nous dépeint un futur technologique et sensuel barré. Les écrits des clones d'écrivains sont désopilants et demandent un surcroît d'effort au lecteur. Ce shaker stylistique s'interrompt à la page 142; tout explose ! les zigzags temporels peuvent commencer..
L'inventivité, la radicalité des situations, la truculence nous emportent. Comment résister à AAA (Anna Akhmatova, poétesse résistante) en souillon absolue léchant les bottes de Staline et à ses invectives superfétatoires et saturées de grossièretés ?
Pourtant, comment faire pour ne pas trébucher sous l'amoncellement de cadavres qui se multiplient dans le livre, trahisons en cascades comme autant de matriochkas dévorant celle qui l'a précédée. Les meurtres en enfilade anéantissent tous les films de Tarantino et de kung-fu réunis. Les tortures inouïes d'abjection,le sadisme gratuit, la destruction du bon et du beau, le cannibalisme; rien ne nous est épargné et se répète.
On a beau voyager dans le temps, on assiste au même schéma ; une personne ou un groupe sont au service absolu d'une cause désabusée qui les utilise pour les éliminer une fois la besogne accomplie. A-t-on l'impression d'avoir affaire à un chef suprême qu'il devient lui-même la risée et la proie d'un autre. Aucune destruction n'entraîne l'ombre d'un remord. Effet ardoise magique garanti.
L'absence de compassion hurle à chaque page à mesure qu'on monte dans la hiérarchie sociale, des cavernes Sibériennes au Kremlin. Toute empathie n'existe que bâtie sur une illusion ou un mensonge.. L'être humain n'est rien, la manipulation totale. Seule la phallocratie est dépeinte, les quelques femmes du roman n'étant que des annexes; collègue de travail assez sympathique qui se fera massacrer, femme et fille de Staline qui se fera violer par Hitler quasiment sous les yeux de son père sans que ce dernier ne cille, AAA en version monstrueuse. Seul le couple Staline/Khrouchtchev semble solidaire et se témoigne quelque affection.
On peut trouver ceci enlevé, gonflé mais l'entreprise de destruction prend un pas définitif sur la rigolade. Chacun l'interprètera à sa façon; mise en abîme, dérision, cryptage de la situation politique actuelle, psychopathologie du pouvoir.. Unique certitude, ceux qui ont peur du futur sont redoutables et le passé ne leur est d'aucun secours.
Chaque épisode comporte, en filigrane, un ou une protagoniste dont la racine du nom est Boris, Borissev, Borissevna, etc.. Ce qui m'a posé question jusqu'à ce j'arrive à l'épilogue et me demande si cette spirale ultra délirante et violente n'était pas le songe d'un homme jaloux ?
Pour le génie de Sorokine et ses prises de risques. Âmes sensibles se prémunir..