Extrait
L'idée d'une littérature jeunesse en analyse - entendue au sens de la psychanalyse - peut paraître saugrenue, voire inutile. D'aucuns s'en agacent et je les comprends. La littérature n'a nul besoin qu'un «psy» se penche sur son cas, elle n'est pas malade ! La genèse de ces chroniques dissipe le malentendu. L'idée d'une chronique de littérature jeunesse est née d'une rencontre entre l'image et le texte, plus précisément entre les images d'Etienne Delessert et mes textes. Une émulation réciproque a engendré l'écriture illustrée d'une chronique (quasi) mensuelle au sujet de la littérature jeunesse publiée sur le site Ricochet. [Ces chroniques sont ici réunies sous la forme d'un livre.] Elles sont le fruit d'une réflexion articulée à différents champs : l'image, l'illustration, l'art, le roman, le conte, le cinéma, les sciences humaines... Mais aussi et surtout à des impressions, des intuitions, des sensations, des sentiments, des fantasmes, des rêves, des associations d'idées... En somme, tout ce qui participe à notre appréhension sensible du monde qui nous entoure et de la vie et qui constitue l'objet d'une réflexion psychologique étayée par l'enseignement de la psychanalyse.
La littérature analysée constitue le détour fondateur dont nous avons besoin pour comprendre, éclairer, interroger les mystères toujours féconds (l'inconscient) de la pensée humaine. Les fictions, les romans, les contes nous en apprennent plus sur nous-mêmes que n'importe quel effort d'introspection solitaire. La connaissance de nous-mêmes se construit dans la relation à l'autre, à défaut de quoi nous risquons une chute fatale dans l'abîme narcissique. Les enfants et les adolescents le savent et deviennent de fait les champions de l'espace intermédiaire où ils jouent avec le réel et se jouent ainsi de la peur. Devenu «grand», l'illusion d'être fort et d'avoir tout compris nous aveugle parfois. Nous pensons, à tort, que les enfants confondent le rêve et la réalité. Nous craignons que les enfants et les adolescents fassent de «mauvaises rencontres» dans les livres comme si l'imaginaire et le réel étaient confondus, comme si nous avions «oublié» notre enfance.
Pour que cesse cette confusion, nous ne proposons pas de comprendre la littérature pour la jeunesse, mais nous tentons de montrer comment la littérature (et l'art en général) nous révèle sans cesse quelque chose de nous-mêmes et nous donne à penser par l'imaginaire qui filtre utilement le réel si violent de nos existences. Notre propos procède d'une alliance entre la rêverie et la construction scientifique et n'a d'autre ambition que la curiosité à partager. Car si la littérature n'a pas besoin d'être analysée, nous pouvons en revanche être curieux de ce qui nous relie à elle.
Biographie de l'auteur
Annie Rolland est psychologue clinicienne et docteur en Psychologie Clinique et Pathologique. Après une pratique clinique psychiatrique dune dizaine dannées, elle exerce à présent en tant que psychothérapeute dans un cabinet libéral. Depuis 1997, Annie Rolland est maître de conférences en psychologie clinique et pathologique à lUniversité dAngers. Son intérêt de chercheur pour la littérature de jeunesse est articulé à son investissement de praticienne dans les psychothérapies dadolescents. Elle a déjà publié un essai aux éditions Thierry Magnier : Qui a peur de la littérature ado ? Etienne Delessert est né le 4 janvier 1941 à Lausanne. Il vit désormais aux Etats-Unis, dans le Connecticut. De 1959 à 1974, il travaille comme graphiste publicitaire en Suisse, à Paris et à New York. En 1967, paraît son premier livre, Sans fin la fête, chez Harlin Quist. Connu dans le monde entier, il a grandement contribué au renouvellement du livre de jeunesse. La palette si personnelle d'Etienne Delessert et ses inventions d'un symbolisme jubilatoire, que ce soit dans Sans fin la fête ou dans les Contes de Ionesco, sont constamment un point de référence dans l'histoire contemporaine de l'illustration mondiale. Son oeuvre a été couronnée par de très nombreux prix : Prix Européen 1976, Prix Graphique Bologne en 1981 et 1989, Plaquette d'or de la biennale de Bra- tislava en 1979, et bien d'autres encore. Trois volumes de son héros Yok Yok sont republiés aux éditions Gallimard ce printemps 2011.