Chacun a son idée du monde, chacun le reconstruit dans son esprit à partir d’une perspective qui lui donne sens. Sans une réinterprétation du chaos du monde par l’esprit, si l’esprit ne parvient pas à ordonner ce chaos, alors c’est le chaos qui envahit l’esprit. Et avec lui la folie. Cette réinterprétation du monde par l’esprit prend une infinité de formes : la superstition, la rumeur, la religion ou le rationnalisme philosophique et scientifique. Il est un problème cependant : ces interprétations sont antagonistes, et il faut écraser les tenants des autres interprétations pour qu’une puisse subsiter. Or à l’heure des Lumières, la lutte est acharnée pour préserver l’ancien monde de la monarchie et de la religion de ce rationnalisme qui prétend à l’universel.
A l’heure où l’on use et abuse de la narration en flux de conscience pour essayer de pénétrer l’esprit, Enquist parvient à construire son récit en lui donnant toutes les facettes de ces réinterprétations sans avoir besoin de jouer sur les techniques narratives : plongez dans le médecin personnel du roi, et vous découvrirez toutes les luttes que mènent quelques hommes de la cour du Danemark au XVIII° siècle pour qu’un monde périsse ... ou survive. Vous verrez combien ces luttes sont d’abord celles que mènent les hommes avec eux-mêmes, jusqu’à celle d’un roi qui lutte contre le chaos et la folie.
Enquist n’est jamais dupe, il voit clair. Et il assume les limites inhérentes au regard humain : il sait que le monde porte des zones d’ombres que le regard ne pourra jamais percer. C’est pourquoi il sait aussi qu’il est vain de vouloir l’éclairer dans son ensemble, toutes les Lumières de l’esprit n’y suffiront jamais. Les hommes ne parviennent déjà pas à effacer l’ombre qu’ils portent en eux-mêmes. Il y en a pourtant qui s’obstine à prolonger ce regard par l’imagination, construisant des scénarios expliquant ce qu’il y au-delà du regard, construisant des religions. Mais la religion est un flambeau noir, qui tente d’éclairer une ombre avec une autre ombre : l’imagination n’est pas lumière. Cette deuxième ombre, si elle n’a pas celui d’éclairer, à néanmoins le pouvoir de rassurer, de consoler, c’est pourquoi beaucoup préfèrent écraser ces Lumières qui éclairent, certes, mais bien souvent pour ne mettre en lumière que du vide. L’humanisme des Lumières voudrait remplir ce vide en bâtissant un monde nouveau, un monde meilleur. Mais les maîtres de l’ancien monde sont puissants et prêts à se défendre.
Ce récit historique présente une lutte qui se poursuit aujourd’hui, en notre temps où les obscurantismes sont loin d’être tous morts.