Le roman d'espionnage bon marché connut dans les années 60 et 70, en France notamment, une popularité exceptionnelle. Tandis que le cinéma et la télévision nous racontaient les exploits de
James Bond et de ses confrères américains, qu'ils se nomment
Matt Helm,
Napoléon Solo ou
Jim Phelps, une petite armée d'écrivains hexagonaux besognait hâtivement des aventures à la chaîne pour des héros qui s'appelaient
Hubert Bonisseur de la Bath,
Mr Suzuki,
Coplan ou encore
TTX 75, sans oublier un certain prince autrichien du nom de
Malko Linge, le seul du lot à avoir prospéré jusqu'à aujourd'hui. Vague d'espionnite sans précédent qui alla jusqu'à éclipser momentanément le roi polar! Tout roman de gare dont le titre comportait le mot "agent", "mission", "secret" ou "opération" était presque assuré d'atteindre les cent mille exemplaires vendus, à plus forte raison si sa couverture bariolée s'ornait d'une ravissante espionne russe (ou à la rigueur bulgare) visiblement nue (ou à la rigueur en petite culotte) sous son manteau de fourrure et caressant lascivement un revolver au canon impressionnant! De cette génération de personnages aussi caricaturaux qu'ingénus, le plus emblématique est, me semble-t-il, l'agent OSS 117, citoyen américain de vieille noblesse française (!) et barbouze hors-pair à la CIA, connu sous le sobriquet d'Hube par ses innombrables conquêtes féminines (légère préférence pour les rousses aux yeux verts). Dans près de 300 romans, écrits d'abord par Jean Bruce, puis par son épouse Josette, au modeste rythme d'un par mois, l'infatigable et indestructible Hubert protégea en effet pendant quelques dizaines d'années le Monde Libre de tous les périls qui le menaçaient, depuis les vrais missiles soviétiques et les faux transfuges chinois jusqu'aux dictateurs du Tiers-Monde en passant par les hippies, pacifistes, gauchistes, marxistes, maoïstes, trotskystes et autres "séditieux" de tout poil inféodés aux forces du chaos et voués à la destruction du capitalisme en général et des Etats-Unis en particulier. En fait, relire aujourd'hui l'un de ces romans, c'est faire un bond prodigieux dans le temps et retomber dans une époque si manichéenne qu'elle nous paraît, le recul aidant, non seulement irréelle mais presque puérile. Toujours est-il que les deux personnages incarnés dans ce film par Belmondo s'inspirent de manière transparente de Jean Bruce et de son personnage fétiche, en caricaturant évidemment à l'extrême et le premier et le second, le postulat de base de cette hilarante comédie étant en effet que l'écrivaillon vissé à sa machine à écrire se projette sans vergogne dans sa créature et, dans une sorte de catharsis créative, comble sa petite vie mesquine en se rêvant sous les traits de cet invincible agent secret à qui aucune femme ne résiste et qui affronte dans les lieux les plus exotiques les adversaires les plus pittoresques. La collaboration artistique entre De Broca et Belmondo atteint ici des sommets. Tout cela est formidablement joué, magnifiquement filmé, le scénario est enlevé, drôle, ingénieux. Bien sûr, cela ne reflète pas la réalité, puisque le véritable Jean Bruce, loin de tirer le diable par la queue, vivait très confortablement, avait une ravissante épouse, roulait en Jaguar et voyageait aux quatre coins du monde, mais qu'importe la réalité! Si la fiction est plus amusante, alors va pour la fiction! Le plus curieux, c'est qu'Hollywood, toujours si prompte à recycler les bonnes idées des autres, n'ait pas encore pensé à faire de ce film un remake sans âme et au budget colossal comme ils en ont la fâcheuse manie, mais personnellement je m'en félicite. Il y a des classiques auxquels on ne devrait pas avoir le droit de toucher et "Le Magnifique" en fait assurément partie.