Tandis que la bien pensance se demande toujours s'il convient d'interdire
Tintin au Congo , on peut s'étonner que le Marchand de Venise ait jusqu'ici échappé aux apôtres du politiquement correct .
A Venise donc , un commerçant s'endette auprès d'un usurier juif pour aider un ami . Le marché sort de l'ordinaire : si Antonio ne rembourse pas Shylock , celui ci sera en droit d'exiger un livre de sa chair ; autrement dit , le juif veut la peau de son débiteur qu'il a appris à détester après des années d'humiliations .
La morale de l'époque Shakespearienne est sans ambages : les juifs y sont dépeints dans leur stéréotype d'avarice , de mesquinerie et de roublardise . A la fin du Marchand , il sera puni en étant forcé par la justice de se convertir à la Chrétienté .
Cependant la puissance de la pièce vient de l'ambiguïté involontaire que Shakespeare a donné à son personnage et qui contredit ses intentions.
Si Shylock est une crapule finie , il n'en livre pas moins à des monologues plein d'élégance visionnaire ! C'est ainsi qu' il déclame en plein seizième siècle qu'être juif n'empêche pas de souffrir , de saigner et de déteste , d'être un homme comme un autre .
Notre "vilain" n'apparaît que dans cinq scènes mais que serait la pièce sans lui ? Fade ! plate ! convenue! niaise ! A la noblesse occasionnelle du héros se superpose la vacuité des "bons" : Batianno est un hypocrite , son comparse une brute qui s'ignore , Lancelot un opportuniste , Antonio une coquille vide.
Et que dire de Portia , la gentille princesse , qui , pour sauver ses amis , se déguise en juriste pour se livrer à une parodie éhontée de justice qui condamnera un homme , qui tout cupide fut-il, était dans son bon droit !
Débarrassés de Shylock ,"nos héros" dissertent dans le dernier acte de l'importance de l'honneur et de la parole donnée , eux qui ont fait condamner par leurs manigances un innocent !
Comme dans
Le songe d'une nuit d'été les apparences sont trompeuses : les femmes se déguisent en hommes , les princesses se cachent dans des coffres en plomb ,les salauds ont des éclairs d'humanité et les justes se comportent comme des mécréants.
Si l'on fait abstraction d'intrigues secondaires pénibles , du délire verbal que Shakespeare a mieux maîtrisé ailleurs , le Marchand est un exemple fascinant d'oeuvres littéraires qui , à l'instar du
René (1805) de Chateaubriand , ont échappées à leurs créateurs . C'est également ici que l'on trouve cette fameuse citation : " Le monde est un théâtre où chacun à son rôle à jouer ".