Quand un film devient-il plus qu'un film? Une expérience, une chambre d'échos, un miroir, peut-être. Ce miroir, pour tous les esprits curieux et épris d'élaboration esthétique, il faut s'y confronter. Pour ma part, c'est le premier film de Tarkovski, après
L'Enfance d'Ivan que j'appréciais déjà, qui m'a permis de briser la glace et de pénétrer plus avant ce continent du cinéma moderne. Avant, je faisais partie de ces cinéphiles qui décrètent que son spiritualisme et son formalisme ne sont pas pour eux. Certes, il faut déjà apprécier un cinéma non narratif, qui accepte ouvertement les effets poétiques et les ruptures de logique apparente - une logique souterraine, si l'on veut bien y réfléchir, se dessinera pour le spectateur attentif. On pourra se dire que tout cela est ésotérique, mais si l'on accepte de se laisser porter par cet art éminemment audiovisuel, quelle récompense: tant de beauté concentrée en un seul film!
Film tissé de mémoire, cousu d'images et de sons qui se répondent en miroir et en écho, Le Miroir est autant des mémoires qu'un autoportrait, un tombeau pour les morts qu'une ode aux vivants. C'est donc bien un miroir que Tarkovski tend à lui-même autant qu'à ses spectateurs, dans lequel le reflet de l'individu est lui-même à différents moments de sa vie autant que le reflet d'autres individus, celui d'une nation (la Russie), voire d'une autre nation (l'Espagne).
Le personnage du cinéaste, sans doute Tarkovski lui-même et un autre que lui, explique à un moment que dans ses rêves il "aspire à se revoir enfant" et que sa mère a les traits de son ex-femme. Si les images de ce film permettent à la représentation de ces rêves de se croiser, c'est surtout le voyage dans le temps et l'espace que construit le film qui bouleverse. Les figures de femmes et d'enfants, brouillées, interchangeables, signalent-elles un éternel retour ou une résurrection, voire une naissance encore à venir? La mémoire permet-elle le retour du même ou reconstruit-elle quelque chose de toujours autre? L'image n'est-elle pas la trace d'un même devenu autre, une rémanence, un écho qui ne sont plus l'image et le son originels? Au terme de ce voyage dans le temps et la mémoire, alors que la caméra enregistre en mouvement la beauté dans laquelle s'inscrivent les êtres, le désarroi (ou le désespoir) mêlé d'allégresse de la future mère, le pas des enfants derrière une mère sans âge, l'enfant pousse un cri. Se l'adresse-t-il à lui-même autant qu'aux autres, à celui qu'il a été et à celui qu'il sera, par delà l'espace et le temps? Seule certitude: ce miroir ne renvoie pas un reflet figé de l'artiste, de son art, de sa mémoire. Les films de Tarkovski, et singulièrement celui-ci, sont mouvants, voire liquides. D'où le fait qu'ils peuvent donner le sentiment qu'ils échappent (à la raison raisonnante, tout au moins, dans son besoin de récit architecturé), mais aussi qu'ils résistent à la réification du sens et à l'érosion du temps.
Sur ce film, on pourra lire avec grand intérêt le bel essai de Jean-Christophe Ferrari :
Le Miroir de Andreï Tarkovski : Le drame d'Eros.
Etat de la copie et de la numérisation moyens. Le résultat est tout à fait regardable, mais ne restitue que partiellement les variations de grain et de lumière. VO uniquement (avec un grand choix de sous-titres, dont le français évidemment, mais aussi le russe, l'anglais, etc). La VO est proposée avec le mono d'origine, et en 5.1. Je vous déconseille cette dernière : écouter le final avec une "Passion selon Saint-Jean" au son démultiplié fait sauter aux oreilles à quel point elle dénature le travail d'origine.
Cette édition Mk2 étant épuisée, il faut à présent se reporter soit sur l'édition séparée (
Le Miroir), soit la trouver dans le
Coffret intégrale Andrei Tarkovski, tous deux sortis chez Potemkine en novembre 2011.