Les républicains français sont encore souvent victimes de leur caricature, qui les voudrait héritiers attardés des idéologies collectivistes du XX° siècle. Leur République serait ici une monade, confondant Etat et société, archaïsme auquel se serait attaqué avec juste raison le libéralisme dont les classes dominantes d’aujourd’hui auraient récupéré le flambeau, trop abandonné au cours de la période de l’Etat-providence de l’après deuxième guerre mondiale.
Le républicanisme et les idéologies totalitaires se nourriraient ici à la même matrice, celle de 1793, où la pure volonté utopique aurait prétendu s’ imposer à la marche naturelle de la société qui tendrait spontanément ,au travers d’un processus de type darwinien, à sélectionner les meilleurs pour le bien de tous. François Furet fournit en son temps la synthèse de ce complexe idéologique libéral-libertaire qui gouverne la France depuis Valéry Giscard d’Estaing et qui unit aujourd’hui, au delà des apparences et des oppositions secondaires et dans une même problématique hostile à l’Etat, l’extrême gauche anarchiste post-trotskyste et la finance mondialiste.
Jean-François Spitz s’attache à démonter cette idéologie dominante en examinant le moment de la deuxième naissance de l’idée républicaine. C’est celui, où , confrontée au travers de l’affaire Dreyfus à son existence même, la République parvient à maturité après les convulsions du XIX° siècle et sa naissance à une voix de majorité au lendemain du massacre de la Commune de Paris.
Relisant les auteurs de l’époque : Henry Michel, Alfred Fouillée, Léon Bourgeois, Emile Durkheim, Célestin Bouglé), il nous montre des penseurs attachés à la République en ce que l’autorité de l’Etat défend et organise le véritable libéralisme, celui de la liberté de l’individu, qu’il défend contre l’ordre héréditaire des appartenances de croyances, de communautés, des hiérarchies sociales. Au libéralisme “naturel” qui définit la liberté comme l’absence de contrainte, la République définit par l’autorité publique un espace positif de liberté dont l’objectif est l’égalité des chances pour tous. Loin de vouloir substituer à la sacralisation du pouvoir royal une sacralisation de l’Etat républicain, cette pensée permet, par le renvoi à la sphère privée des croyances antagonistes et divergentes, de placer au centre l’aspiration à la réalisation du bien-être de chacun. Car sans la notion d’un espace public dont l’accès égal est garanti à tous, il ne peut y avoir de justice dans une société qui véhicule les inégalités héritées du passé et sécrète les nouvelles inégalités nées du développement social lui-même. L’Etat républicain, loin de se fusionner au social, en constitue le contre-point nécessaire sans lequel, comme nous le voyons sous nos yeux, le progrès technologique le plus puissant peut se combiner avec l’état de jungle social. Au fond, le véritable débat se situe dans le champ de compétence de l’Etat et non dans sa fonction indispensable. Pour Jean-François Spitz, la matrice originelle de la République voit, comme chez Rousseau, l’égalité conditionner la liberté et non s’y opposer.
La pensée de Jean-François Spitz nous invite alors aux aggionarmentos nécessaires, et en particulier à remettre en cause le positivisme qui a voulu faire de l’Etat républicain l’instrument exclusif du bien et de la raison, pour le situer dans sa véritable mission d’organiser la dialectique du privé et du public. Et dans cette optique, il est urgent pour les républicains français de renouer le dialogue avec les penseurs républicains du monde anglo-saxon qui s’efforcent en son sein de contre-carrer la dérive et la course à l’abîme du capitalisme financier contemporain.