J'ai hésité à qualifier l'humanisme de Stefan Zweig de combat par rapport à cette qualité attribuée à l'écrivain allemand Klaus Mann dans son ouvrage exceptionnel
Contre la barbarie : 1925-1948.
Eveil intellectuel. Eveil des sens. Profondeur psychologique. Stefan Zweig, juif autrichien, écrit sa biographie en exil, apatride, rejeté de son pays par les hordes barbares nazies. Il souffre au-delà de tout entendement.
"Le soleil brillait, vif et plein. Comme je m'en retournais, je remarquai soudain mon ombre devant moi, comme j'avais vu l'ombre de l'autre guerre derrière la guerre actuelle. Elle ne m'a plus quitté depuis lors, cette ombre de la guerre, elle a voilé de deuil chacune de mes pensées, de jour et de nuit; peut-être sa sombre silhouette apparaît-elle aussi dans bien des pages de ce livre. Mais toute ombre, en dernier lieu, est pourtant aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu."
Stefan Zweig est grand dans la douleur. Quelle force d'âme ! Parvenir à nous réjouir sur les festivités de Vienne, la jeunesse "fanatisée par la culture" de la fin du XIX° siècle relève, dans cette situation, du prodige. Plus encore, quand il détaille son combat, pendant la Première Guerre Mondiale, contre la guerre, travaillant à une internationale amicale des intellectuels européens avec notamment l'écrivain français Romain Rolland (dont il rédigera une biographie), le lecteur est émerveillé. Que l'âme se grandit à se laisser guider par de tels hommes !
Régal que cette lecture par la découverte des écrivains, musiciens, artistes qui ont partagé l'amitié de Zweig. Le poète prodige Hugo von Hofmannsthal, le poète belge Emile Verhaeren (idem biographie), l'espagnol Salvador Dali, l'autrichien Sigmund Freud, Mahler, Richard Strauss dont il fut librettiste (à rapprocher de la désillusion de Klaus Mann lors de l'interview de ce maître de musique, aux sympathies nazies fortes, après la guerre, ibid), Romain Rolland, Paul Valéry, Théodore Herzl (père du sionisme moderne), Rilke, Thomas Mann, Bert Brecht.
Zweig ne mentionne pas Klaus Mann qui pourtant dès 1930 lui avait reproché son erreur d'analyse. Zweig avait en effet estimé le succès étourdissant des nazis au Reichstag comme "une révolte de la jeunesse, une révolte -peut-être pas très habile mais finalement naturelle et tout à fait à encourager - contre la lenteur et l'indécision de la haute politique". Mann avait écrit : "Il y a une prétention à tout comprendre, une sorte de complaisance à l'égard de la jeunesse qui va trop loin. Tout ce que fait la jeunesse ne nous montre pas l'avenir". Oubli ?
L'analyse de Zweig, sans être aussi riche ni profonde, enrichit celle de Mann sur les origines de la barbarie nazie sur un point repris par Emmanuel Todd dans son dernier ouvrage :
"Mais peut-être n'a-t-on jamais bien compris, à l'étranger, la raison pour laquelle l'Allemagne a, à tel point, durant des années, sous-estimé et minimisé la personne et la puissance croissante de Hitler: l'Allemagne n'a pas seulement toujours été un Etat formé de classes séparées : avec cet idéal de classes, elle a toujours été affectée d'une surestimation et d'une déification inébranlables de la "culture". (...) en Allemagne on ne pouvait concevoir qu'un homme qui n'avait pas même achevé ses études primaires et qui, à plus forte raison n'avait pas fréquenté l'université (...) pût jamais approcher seulement une place qu'avaient occupé un baron von Stein, un Bismarck, un prince von Bülow. Rien n'a autant aveuglé les intellectuels allemands que l'orgueil de leur culture, en les engageant à ne voir en Hitler que l'agitateur des brasseries qui ne pourrait jamais constituer un danger sérieux."
Rares étaient en effet les intellectuels à avoir su mesurer la barbarie nazie avant qu'elle ne se révèle entièrement. Je pense à Léon Daudet dans son admirable
Connaissance de l'Allemagne. Avis.