Quel sera l'état du monde dans les 20 prochaines années ? Beau programme de réflexion géostratégique constituant un défi relevé par Nicolas Tenzer, haut fonctionnaire président d'Initiative pour le développement de l'expertise française à l'International et en Europe.
Ayant lu dans le mois de juin trois ouvrages de Jacques Bainville, le saut qualitatif entre les deux auteurs est abyssal. Chez Bainville, l'explication procède toujours, systématiquement, d'une analyse intelligente de l'Histoire. Les prophéties qu'il sut en extraire impressionnent encore le lecteur d'aujourd'hui par leur hardiesse, leur finesse et leur pertinence (lire impérativement
Les conséquences politiques de la paix). Voilà une méthode scientifique car elle expose en séquence des faits, leur mise en perspective, une compréhension assumée, et une extrapolation expliquant le temps présent et les conséquences prévisibles. L'épreuve signée par Jacques Bainville, décédé en 1936, a résisté au temps ; c'est la moindre de ses qualités.
La méthode de Nicolas Tenzer participe non pas de l'analyse historique des pays dont il brossera les grands traits, allusifs, dans son ouvrage, mais d'un système de pensée idéologique, versé dans l'américanisme avec tous ses travers :
1/ défaut de prise de recul par rapport à la politique américaine. Ecrire par exemple que l'Amérique sauva l'Europe pendant la première guerre mondiale est d'un simplisme consommé. Est-il utile de rappeler, comme le fit Georges Clémenceau
Grandeurs et misères d'une victoire que les Etats-Unis perdirent 50.000 hommes au regard du million et demi de Français morts au combat ? Est-il utile de rappeler que les Etats-Unis financèrent l'effort de guerre par des prêts et non des dons (business avant tout) qu'ils se firent un devoir de se faire rembourser, ne ratifiant pas le Traité de Versailles, pourtant leur chef d'oeuvre, et signant une paix séparée avec l'Allemagne en 1920, dans le dos des Français, contrariant le remboursement de la dette due par les Allemands aux Français (priorité aux Américains) ? Priorité au business. Priorité à la lutte d'influence contre celle de la France en Europe et intermédiations successives des Américains dans l'élimination des obligations allemandes ratifiées par le Traité de Versailles ! Avons-nous donc oublié que les Français payèrent leurs obligations vis-à-vis des Prussiens après Waterloo et la guerre de 1871 ? Avons-nous oublié qu'un tiers de notre territoire avait été détruit par les Allemands ? Que les Américains encourageront les Allemands à se réarmer entre deux guerres ?
2/ symptômes anti-russes : dans la majeure partie de l'ouvrage, la Russie est présentée comme une puissance dégénérée, qui seulement à la conclusion, peut déjouer les pronostics. Le flou artistique sied bien à l'argumentation de Tenzer. Telle couleur grise peut être noire mais aussi blanc, en noir et blanc, mais quid en vision couleur ?
3/ pro-chinoiseries d'une rare candeur. Il faut y croire M'sieurs dames, les Chinois vont orienter leurs productions vers la couverture de leurs besoins internes dans pas longtemps, se refusant à offenser les autres nations fortes de la planète. Lisez-moi cette pétition de principe dénuée de tout fondement rationnel, s'adressant à un pays totalitaire : "L'évolution possible de la Chine vers une démocratie plus pacifiée et sereine, dotée d'une classe moyenne forte, rend donc plausible l'hypothèse d'un renforcement d'un pôle asiatique relativement homogène, concurrent plus qu'uni, certes, mais pas voué à la destruction mutuelle." (p.87) Du pur non sens ! La Chine serait déjà une démocratie ? alors qu'aucun vote n'a eu lieu dans ce pays depuis 1949 comme le rappelle très justement l'économiste Antoine Brunet dans son excellent ouvrage
La visée hégémonique de la Chine - L'impérialisme économique que Tenzer ferait bien de lire.
4/ divinations économiques : "L'euro restera, car on mesure constamment les gains qu'il apporte - nous pensons ici aux Etats plus qu'aux particuliers. Mais cela exigera de la discipline, car on trouvera progressivement les moyens d'éliminer ceux qui enfreignent les règles." Les Grecs, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Irlandais, les Lands allemands, la France ... ??? ou bien, leurs peuples ???
5/ Hallucinations : Le fait que les Américains soient "amnésiques en histoire" leur permetrait d'évacuer le territoire de la conflictualité en histoire. L'auteur affirme (p.135-136) que les Américains ne reprocheront jamais aux Japonais Pearl Harbor "en discutant relations commerciales avec le Japon". "Ce seul fait distingue l'Amérique de beaucoup de pays qui songent encore souvent à rappeler les anciennes blessures commises par leur interlocuteur. Or, comme l'affirme Purdy, 'la faculté d'oubli garde un peuple ouvert sur le monde'. Et c'est ce qui fait que 'l'oublieuse Amérique n'est venimeuse envers personne' et que son universalisme (...) la distingue de la plupart des pays dont les embarras de l'histoire sont un facteur de confrontation aux autres nations".
Que l'auteur médite ces quelques lignes :
- Bainville écrit que "l'histoire, au lieu d'être l'art de se souvenir, est l'art d'oublier." (
Les moments décisifs de l'Histoire de France) ! ce qui est propre à l'humanité ! et non à un peuple qui n'a pas d'Histoire qui plus est
- Les deux traits principaux de la culture américaine sont le business et la démocratie. L'auteur aux lacunes culturelles évidentes serait inspiré de lire
Trading With the Enemy: the Nazi-american plot 1933 - 1949 où l'historien, américain, dénonce la collaboration industrielle et financière de nombreux grands groupes américains durant la guerre avec les Allemands (Ford, Rockefeller, etc.)
- L'auteur devrait se rappeler que l'Amérique n'a jamais subi d'invasions de son territoire contrairement à tous les pays d'Europe et la France en particulier, creuset de civilisation, déversoir des peuples (après la France, l'Océan) venus de l'Est. Ces invasions ont tissé la trame de l'Histoire de chacun de ces peuples
- L'auteur surprend son lecteur sur la faculté d'oubli des Etats-Unis du 11 septembre 2001 qui a motivé la seconde guerre du Golfe, l'engagement militaire en Afghanistan etc. - actions militaires, belliqueuses qui se poursuivent.
Etc.
Parfois surnagent quelques bons principes :
1/ les nations recherchent un équilibre dans leurs relations entre elles. Le déséquilibre est pourtant permanent et évolutif. Donc :
2/ les nations créeront des relations hors zones actuellement connues
3/ elles auront recours à des armes d'influence ("soft power") qui nécessitent des élites éduquées, aux postes de commande privé et publique,
4/ la démocratie n'est pas une condition sine qua non d'adhésion des peuples pour progresser et lutter contre la corruption (exemple de Singapour)
A partir de ces constats, rien n'est dégagé sur l'état du monde en 2030 en dehors du fait que "Pour la première fois dans l'histoire, tout le monde est politiquement en mouvement" - dans une histoire vieille de l'après seconde guerre mondiale.