Le nom de Frédéric Dard est associé pour l'éternité à celui de San-Antonio. On peut s'en réjouir, le regretter ou bien le constater avec philosophie en se disant que c'est la rançon du succès. Et d'un succès, ma foi, fort mérité, car non seulement ce cher Sana est un personnage éminemment sympathique, mais de surcroît la verte langue que Dard créa de toutes pièces pour nous raconter ses non moins vertes aventures est d'une réjouissante inventivité! Il n'en reste pas moins qu'on aurait tort de limiter le talent de ce prolifique et regretté romancier à ses seules prouesses san-antoniesques. Dard, en effet, fut aussi, essentiellement dans les années 50/60, l'auteur de nombreux et solides polars qui ont remarquablement vieilli, ou plutôt "mûri", et dont celui-ci n'est pas le moins savoureux.
L'histoire débute un soir de Noël. Albert, la trentaine, tout juste sorti de taule, erre dans les rues de Paris, mélancolique et désoeuvré. Dans un restaurant, son regard accroche celui d'une femme. Qui est-elle? Mystère! Séduit, Albert la suit au cinéma, puis la raccompagne chez elle, trop heureux de combler sa solitude avec cette belle inconnue surgie sur sa route comme par enchantement... Mais tout ça, justement, n'est-il pas trop beau, trop parfaitement agencé, pour être honnête? Et si cette rencontre en apparence fortuite cachait en réalité une diabolique machination?
Paru en 1961 au Fleuve Noir, où Dard côtoyait un certain GJ Arnaud, ce roman vous étonne d'abord par la musicalité de son style. Ceux qui ne connaissent de Dard que sa veine cocasse seront sûrement surpris de découvrir ici un auteur d'une infinie délicatesse, capable de vous sortir des métaphores d'une élégance folle et des phrases d'une poésie incroyable. Le premier chapitre, par exemple, dans lequel Albert, frais sorti des Baumettes, retrouve son quartier natal, avec ses odeurs, ses couleurs, ses bruits familiers, est un vrai moment de grâce, empreint à la fois de tristesse, de douceur et de nostalgie...
Pour ce qui est de l'intrigue elle-même, elle est machiavélique, comme souvent chez Dard, mais c'est un machiavélisme derrière lequel se profile une grande leçon d'humanité. On est un peu à mi-chemin de Simenon et de James Hadley Chase. Autant dire qu'on est en excellente compagnie! Comme tout ça fait à peine 180 pages dans une typographie des plus aérées, ça se lit hélas très vite... Mais comme les bons vins, ça vous reste longtemps en bouche...