Le musée de l'innocence semble être le magnum opus d'Orhan Pamuk, une oeuvre sentimentale choyée par un écrivain désireux d'extraire de la fictivité un lieu de collection, un musée (inauguré à Istanbul le 27 avril 2012), dédié au passé de la cité stambouliote.
Ce musée, sanctuaire d'une vie consacrée à la quête d'un amour obsédant, est l'aboutissement d'une histoire passionnelle unissant Kemal Bey, issu d'une bourgeoisie occidentalisée et Füsun, une cousine peu fortunée. Une passade consumée dans l'infidélité au milieu des années 1970, initiée par Kemal, se mue en amour fusionnel durant une trentaine d'années. Bravant les conventions sociales de son pays et de son époque, Kemal s'enferre dans un amour contrarié, bercé de désillusions et de mélancolie: les fiançailles rompues avec sa promise Sibel et la quête entêtante d'un amour impossible avec celle qui ne lui appartient plus nourrissent un parcours sentimental initiatique que peu d'écrivains contemporains sont capables de romancer avec cette densité et ce pouvoir d'évocation.
Orhan Pamuk réussit le tour de force de composer une histoire passionnelle romanesque sur près de 700 pages, tel l'anthropologue d'un vécu qui pourrait être le sien. La profondeur psychologique des personnages est épatante, la manière de renouveler la narration grâce à un vocabulaire riche et suggestif l'est tout autant.
Narrée lentement et classiquement, cette histoire met en évidence essentiellement le mal qui ronge son protagoniste masculin dans sa recherche d'un amour insaisissable. Une personnalité qui ne laissera le lectorat indifférent et plus particulièrement sa frange féminine tant elle peut exaspérer: un homme égoïste, sacrifiant son mariage pour s'énamourer subitement d'une jeune femme, n'est pas à première vue de ces personnes valeureuses et recommandables, d'autant que sa propension à compiler tout objet de sa dulcinée le renvoie dans un fétichisme quelque peu inquiétant, et une inclination malsaine à posséder autrui.
Sur fond d'évolution des moeurs sexuelles et sociales de son pays, Orhan Pamuk dépeint une ample fresque sentimentale en plaçant l'amour au coeur d'une réflexion sur le poids des traditions, le sens de la vie, l'accoutumance aux plaisirs. Si la trame narrative peut paraître parfois trop délayée, elle ne m'a jamais paru ennuyeuse, la force de l'écriture (excellente traduction), indéniable, évitant cet écueil.
Le roman de l'innocence est une oeuvre poétique de grande qualité, servie par une histoire passionnelle hors-norme, désenchantée et triste susceptible d'intéresser un lectorat enclin à s'imprégner d'un amour captivant, celui d'une vie.