Hernando de Soto soutient que les pauvres du tiers-monde économisent comme tout le monde, mais que faute d'un système de propriété unifié et facile d'accès, le capital ainsi économisé ne peut être mobilisé. Ce capital est mort. Le capital mort est bien réel mais ne peut être investi, d'où la stagnation économique des pays du tiers-monde.
L'auteur péruvien montre par l'exemple américain qu'il fallut une longue et difficile évolution pour que s'impose en Occident un système de propriété unifié permettant de mobiliser la richesse accumulée. Lorsque les colons européens débarquèrent en Amérique, ils emportaient avec eux le droit foncier anglais. L'inadéquation de ce droit aux réalités de l'espace américain conduisit rapidement à sa déliquescence ; s'ensuivit une longue période d'anarchie juridique scandée par les revendications des squatters, ces pionniers qui occupaient des terres sans titre légal et qui durent lutter pendant des décennies pour que le gouvernement américain les intègre au système légal de la propriété, par l'instauration générale d'un droit de préemption à leur profit.
Les pauvres du tiers-monde, explique de Soto, sont dans une situation comparable : confrontés à une légalité aberrante, ils ont développé des systèmes de propriété informels. Ces systèmes doivent être absorbés par le droit si l'on veut mobiliser les US$ 9.300 milliards de richesse immobilière économisée par les pauvres du monde entier.
Le livre de de Soto est passionnant, mais comme programme de recherche plus que comme théorie finie. Trois critiques : (1) Sur le constat initial. L'idée que le capitalisme échoue partout ailleurs qu'en Occident est factuellement fausse (Corée, Japon, Chine, Russie, Chili, ...). (2) Défaillance de la propriété : cause ou symptôme ? Que l'échec du capitalisme, lorsqu'il est avéré (Afrique noire et, dans une moindre mesure, monde musulman), soit dû à la seule défaillance du système de propriété est douteux. Le problème juridique de la propriété ne se pose que dans les cultures qui en acceptent le principe. (3) Comment intégrer les systèmes de propriété ? de Soto est sorti du célèbre "poële" pour organiser un groupe de travail qui conseille les gouvernements de plusieurs pays du tiers-monde dans la tâche d'intégration de la propriété légale et des modes de propriété extra-légaux. Son approche paraît toutefois trop cartésienne, vue d'en-haut ; il loue les systèmes de propriété occidentaux mais semble ne pas voir quelle institution en fut de toute éternité la principale cheville ouvrière, par touches successives, sous les consuls romains comme dans les pays de common law. Ni des gouvernements, ni des intellectuels : des juges.