Je ne me réfère évidemment pas à tel ou tel tissu d'aberrations avancé ci-dessous en manière de commentaire; non, je cite Dominique Lecourt, élève et ami de Canguilhem, qui a fort bien dit quelle impression initiale produit le contact avec ses textes. Ici il s'agit de sa thèse de doctorat de médecine, qu'il passa cdvant la faculté de médecine de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, avant de rejoindre le maquis où il fut médecin, et après avoir démissionné de l'éducation nationale pour ne pas faire allégeance à Pétain. Dans ce texte de facture très classique, habité par une rigueur et un sens de l'essentiel d'une merveilleuse efficacité pédagogique, Canguilhem produit une véritable révolution: de Broussais à Claude Bernard, on a considéré la pathologie comme la contre-épreuve de ce que la physiologie théorisait, en la réduisant à une sorte de désagrégation et de diminution de l'être. Faux, répond Canguilhem: la maladie n'est pas essentiellement une affection venue de l'extérieur, mais :a réponse que lui donne ce vivant qu'est le malade. La maladie est recherche de santé, position de nouvelles normes, plus étroites, plus fragiles et aussi plus exigeantes. L'auteur, qui aimait à se définir comme un "nietzschéen sans carte", fait fonctionner au niveau le plus concret de la pratique médicale le concept de "grande santé" élaboré dans "Le Gai savoir", et montre que la santé n'est pas un état béat de plénitude, mais le maintien d'une norme de vie dont la maladie constitue l'image affaiblie plutôt que l'autre impensable.