Une écriture lumineuse éclaire "Le nouvel amour" de Philippe Forest. Elle appose à l'expérience vécue un sceau de sagesse et d'apaisement, une douceur presque placide. Si le récit épouse la courbe d'un amour-passion, avec toutes les phases stéréotypées qui lui sont inhérentes, de l'émoi des premiers instants aux déchirements d'une impossible séparation, "Le nouvel amour" demeure pourtant - c'est son indéniable réussite - d'une très grande singularité. L'écrivain, conscient d'écrire ce que personne n'a jamais dit, évite les écueils du cliché, se laissant guider par un souci de vérité qui le conduit à une analyse extrêmement nuancée et inédite des sentiments, au risque de la contradiction, du paradoxe, de l'aporie.
Des années après la mort de leur petite fille - "l'enfant éternel" de son premier livre -, le narrateur et son épouse se sont détachés l'un de l'autre, pour vivre chacun de leur côté un nouvel amour. "Alice en s'éloignant de moi, Lou en venant vers moi ont permis que se remette en mouvement quelque chose dans mon coeur, quelque chose de terrible par quoi je redécouvrais cependant le magnifique étonnement d'être encore vivant. Un désir merveilleux allait me porter de nouveau vers le monde", est-il écrit en ouverture. Mais peut-on survivre à la soudure du chagrin? Comment le desceller? La phrase se poursuit: " sans pour autant me distraire complètement de ce vide qu'avait ouvert en moi la mort de ma fille et où se tiendrait totalement intouchée la figure de mon amour pour Alice." Tout est dit, d'emblée. Le récit ne sera jamais que l'approfondissment de cette seule et terrible phrase. Le nouvel amour pour Lou sera vécu à la manière d'un "stupéfiant mélancolique", drogue aux effets d'abords euphorisants mais irrémédiablement suivis d'une longue et douloureuse descente. C'est cette vérité que Philippe Forest débusque sous les plis les plus intimes de son histoire, jusqu'aux gestes érotiques, puisqu'avec assez de courage il en vient à deceler dans la sexualité les traces de sa douleur: " Interminablement j'étais avide d'un vertige où tout aurait cessé avec moi (...) je cherchais à me perdre. Je voulais cette débâcle, et c'était d'elle, en vérité, que je jouissais." Lignes d'exception où l'anéantissement souhaité peut prendre la forme étrange d'une bisexualité psychique, imprégnant le désir érotique d'un bonheur d'androgynie où tout semble être mis en oeuvre pour toucher au vide: "j'éprouvais le sentiment d'exister enfin tout en n'étant plus rien d'autre que ce vide où, tout le reste se défaisant, je ressentais l'insouciance enfin heureuse de me trouver délivré de tout."
La singularité du livre, encore que cette piste ne soit pas développée par l'auteur, relève aussi d'une étonnante triangulation qui soude à distance avec une force inaltérable l'homme, sa femme et sa maîtresse, les vouant à l'impossibilité du renoncement. Figure d'un désir selon l'autre, qui a besoin d'un tiers médiateur, forme la plus courante, mais la plus méconnue des désirs humains. De fait, d'une femme à l'autre, les spirales méditatives qui parcourent les dernières pages donnent le tournis, évoquant le roman de Benjamin Constant: "Adolphe". A une différence près: à l'inconstance d'Adolphe répond, dans "Le nouvel amour", l'irrémissible constance d'une fidélité à l'Amour, soit deux figures inversées des tourments inexplicables et sans fin de ce que Philippe Forest nomme d'un très beau mot: la "sentimentalité".