Je m'apprêtais à lire les 750 pages de ce roman quand, au début de ma lecture, j'ai vacillé.
Trouver, à la première page du texte, le rêve d'un psychiatre de garde à l'hôpital et retrouver, une quinzaine de pages plus loin, le même rêve chez un malade de ce psychiatre qui, de plus, lui a été confié par la police parce qu'amnésique et suspect, c'était beaucoup pour moi, même si l'auteur évoque la théorie de la synchronicité de Carl Jung (p.26).
Je me suis accroché, mon intérêt s'est éveillé rapidement, puis j'ai été happé et finalement captivé, totalement captivé, par l'action et les personnages.
L'art du suspense est ici étonnant, les pistes vraies et fausses en même se succèdent à un rythme haletant. L'inventivité du personnage principal, au début le psychiatre Mathias Freire, pour réagir face aux pièges qui se multiplient devant lui est exceptionnelle (parfois avec un peu d'exagération mais qu'importe, je suis scotché !).
Le lecteur vit d'autant mieux ses aventures qu'il n'en sait pas plus que ce personnage étonnant, à la fois accusé de crime et proie de gens qui le menacent sans qu'il comprenne pourquoi, consulté par la police qui lui demande conseil avant qu'il ne devienne suspect. Dans ce tourbillon interviennent des personnages divers, mais surtout la police et l'OPJ Anaïs qui, comme l'homme qu'elle va être amenée à traquer, a un passé douloureux et en garde des stigmates psychologiques.
Mathias, psychiatre, va être amené à s'interroger non seulement sur l'enquête qui commence presque au début du livre mais aussi sur son identité personnelle. On le poursuit, mais il ignore pourquoi. Il se demande alors ce qu'il a fait et, plus grave, qui il est. Cette quête de l'identité est le thème majeur de ce roman.
Au fur et à mesure que l'action avance et qu'il croit enfin tenir le fil conducteur sur sa vie, quelque chose arrive et tout est à reprendre. C'est un peu comme ces poupées russes qui s'emboîtent : il faut longtemps pour arriver à la dernière. Cette quête d'identité initiale emmène Mathias dans des lieux bien différents. Jean-Christophe Grangé n'a pas l'habitude d'atténuer les choses : il appelle un chat un chat. Les crimes qui suivent le premier ont un aspect rituel mythologique qui leur donne un caractère mystique. La sensibilité du lecteur n'est pas ménagée lors de la description des bagarres sanglantes, des mutilations et surtout de la cruauté et de la lâcheté.
L'auteur utilise une langue forte et imagée. On en a l'illustration dès la première phrase qui décrit le réveil brutal du médecin de garde : « La sonnerie pénétra sa conscience comme une aiguille brulante » ou, tout à la fin, avec cette phrase lapidaire : « Il n'était qu'un dégât parmi les autres ».
Jean-Christophe Grangé utilise avec maestria tous les ressorts dramatiques possibles dans ce thriller. La police, les zonards, les tueurs à gages, une organisation trouble (« Mêtis »), la torture (on pense au cas du père d'Anaïs). Tout est fait pour provoquer l'angoisse de Mathias et, par ricochet, celle du lecteur. Les épreuves sont incessantes et la réalité de la vie assez triste.
Les recherches de tous les pouvoirs, sous toutes les latitudes, pour arriver à plus de pouvoir encore en cherchant à agir sur la psychologie et l'esprit humains sont évoquées. Il en est de même de beaucoup de dangers que l'on pressent comme de réelles menaces pour l'humanité. « On est en guerre » affirme le père d'Anaïs pour qui la bombe atomique semble anodine désormais par rapport à ce que risquent de permettre les recherches sur de cobayes humains plus ou moins transformés.
L'auteur utilise très habilement le symbolisme et les mythes. Des questions sous-jacentes sont précisément posées et atteignent une profondeur que je qualifierais de métaphysique.
Jean-Christophe Grangé ne se complait pas pour autant dans des considérations vagues et obscures. Il a un sens évident de la psychologie et de l'Humanité. Sa lucidité apparaît quand il donne cette définition :
« Le psychiatre, c'était ça. Ecoper une barque qui coule avec un dé à coudre » (p. 15)
Ou lorsqu'il évoque les mystères des réactions humaines :
« Il y a des enfants battus qui deviennent fous. Et d'autres qui ne le deviennent jamais. Personne ne peut expliquer cette différence. La nature plus ou moins poreuse de l'âme qui laisse entrer l'angoisse, la souffrance, le mal être » (p. 164).
La quête déjà essentielles d'identité se double d'une réflexion sur la gémellité et va même plus loin en abordant la problématique de la dualité. Il suffit de lire les noms : Freire (frère), Janusz (Janus, dieux romain, était gardien des portes dont il surveillait les entrées et les sorties. Il présidait aux commencements et aux passages. Il était représenté avec deux visages, l'un tourné vers le passé et l'autre tourné vers le futur), Narcisse (le mythe de Narcisse qui voit son double en image en se regardant dans l'eau), Nono (il faut retenir le doublement de la syllabe).
Rien ne simplifie cette quête de la vraie identité et Mathias veut trouver l'initiale, ne plus être, selon le leitmotiv du livre, ce «passager sans bagage».
Cette recherche angoissante et angoissée, menée sans interruption et à vive allure avec des péripéties très diverses, entraîne le lecteur dans la quête du héros. Avec lui, nous cherchons. Avec lui nous souffrons. Avec lui, nous essayons d'échapper à cet étouffement.
« Il était seul, perdu, mais libre » (p.182).
Nous comprenons qu'il veuille SAVOIR, quitte à ce qu'il découvre qu'il est un criminel et soit arrêté. Il veut une confirmation quelle qu'elle soit. Il lui arrive d'éclater en sanglots, cherchant « une confirmation, une seule, même du pire » (p. 176) pour ne plus être « un passager des brumes ».
Car ce n'est pas la certitude qui tue, c'est le doute.
Le lecteur est lui aussi déchiré, déboussolé, en symbiose avec le personnage et son malheur. Tous ces éléments, tous ces bouleversement, le lecteur espère qu'ils vont trouver une résolution, se regrouper même s'il se demande bien comment.
Et c'est le final, splendide et étonnant, dans une atmosphère de délire où se mêlent la folie des hommes et la démesure de la nature.
La tempête fait rage au dehors. On découvre le démiurge fou qui a tout manigancé, tout se regroupe : les thèmes mythologiques sont éclairés, on comprend ce qui a pu se passer et les deux personnages principaux comprennent eux aussi. Mais que va-t-il advenir de ceux que l'on appelle maintenant Orphée et Eurydice ? L'angoisse est à son apogée. Le sentiment du destin antique (le « factum », cette loi supérieure qui mène les êtres et les évènements vers une certaine fin fatale) nous bouleverse.
Après avoir appris qui il est et ce qui lui est arrivé par une volonté extérieure qui pesait sur lui, Mathias va-t-il vivre, mourir ?
Les derniers mots du livre sont une réponse prodigieuse. Le mot de Sisyphe, employé une seule fois dans le roman (p. 349), presque comme par hasard, résonne à nos oreilles.
Longtemps...