Mystères de l'adaptation : pourquoi Georges Gerfaut, blond dans le roman, a-t-il le cheveu noir dans la bande dessinée ? Pourquoi le vagabond du train, retrouvé par les tueurs, est-il armé d'un couteau alors que le texte lui fait prosaïquement ramasser un silex ? Pourquoi la blessure de Gerfaut est-elle devenue une grosse cicatrice sur le front alors que dans le roman il s'agit d'une entaille sur le sommet du crâne, qui reste perceptible sous la forme d'une mèche de cheveux blancs ? On ne voit pas ce que ces modifications ont apporté au récit. Certes, la réponse à ma dernière question est facile : pour ne pas avoir un seul élément graphique en commun avec la série XIII de Vance et Van Hamme...
Dira-t-on que le dessinateur s'approprie l'oeuvre, comme les peintres de la Renaissance et de l'Âge classique s'appropriaient les Métamorphoses d'Ovide ? Pour adapter un roman médiocre quoique bien documenté de Vautrin, Tardi n'hésitait pas à s'accorder une rallonge de pages (en ajoutant un quatrième tome à la trilogie initialement prévue). Pour adapter Manchette, Tardi condense et gagne de la place. Sa lassitude est clairement perceptible à partir de la page 60 de ce Petit bleu. Les scènes « d'action » sont de plus en plus expéditives, de plus en plus simplifiées par rapport à leur version romanesque.
Ainsi Tardi rate-t-il sa mise en scène de cet épisode important du roman, et sublimement écrit, qu'est la fusillade dans la montagne. Il faudrait comparer pas à pas les deux versions de la séquence. À la fin, dans Tardi, Gerfaut massacre l'assassin d'Alphonsine Raguse en lui tirant dessus à bout portant, alors que dans Manchette il le frappe à grands coups de crosse sans se rendre compte qu'il tue. La version proposée par Tardi permet d'économiser quelques cases mais elle trahit l'idée que Manchette nous donnait du personnage de Gerfaut.
Dans les années 1970, Tardi et Manchette avaient réalisé ensemble Griffu, un album admirable ; et on ne célébrera jamais assez le travail accompli par Tardi pour transposer en bande dessinée les enquêtes de Nestor Burma (surtout dans le magistral 120, rue de la Gare). En revanche, cette adaptation du Petit bleu de la côte Ouest n'est guère convaincante, tant son statut paraît incertain. Tardi y affirme trop maladroitement ses choix esthétiques pour que l'album puisse être considéré comme une oeuvre autonome. Il cite abondamment le texte tout en s'éloignant inutilement de la lettre du roman d'origine, et il trahit l'esprit de ce roman tout en exhibant une sorte d'intention illustrative. De plus, les planches pâtissent de l'absence des tons gris posés en aplats qui, dans d'autres albums, créaient de la profondeur de champ et adoucissaient la rugosité un peu froide du trait. Ces nuances de gris sont ici remplacées par quelques hachures - guère envahissantes mais mornes, uniformes, peu suggestives.
L'album contient néanmoins de superbes planches. Les paysages, ruraux plus souvent qu'urbains (c'est exceptionnel dans l'oeuvre), sont évocateurs, les attitudes des personnages sont rendues avec beaucoup de fluidité, et Tardi communique encore à son trait cette vibration si particulière qui fascine le regard.