Georges Nivat, traducteur de la Journée d'Ivan Denissovitch, avait publié ce livre dans les années 70. Suite au décès de Soljénitsyne l'an dernier, Fayard lui a proposé d'en écrire une seconde version, définitive cette fois. Cette révision s'imposait, les problèmes proprement politiques que soulevèrent la parution du massif "Denissovitch/Premier Cercle/Pavillon des cancéreux/Archipel du goulag" s'étant éteints avec la fin de l'URSS.
Quelques traces demeurent, dans les notes de bas de page ou dans certains paragraphes des chapitres initiaux, de cette première version, mais elles sont suffisamment éparses pour que cette seconde édition mérite l'attention du lecteur.
Le livre n'est pas une biographie de Soljénitsyne : les repères chronologiques sont évacués dans un chapitre liminaire. Nivat s'intéresse principalement à l'oeuvre de l'écrivain russe, par une approche thématique bien maîtrisée. Les aspects proprement littéraires (travail sur la langue russe, construction des romans, organisation théorique de ceux-ci) prennent cependant le pas sur les aspects historiques de l'oeuvre. A juste titre, Nivat remarque la bipolarisation des études sur Soljénitsyne : soit à dimension politico-historiques (cf Daniel Mahoney récemment) ; soit à dimension ésthético-artistique. L'étude de Nivat, complète, penche néanmoins vers cette seconde approche. Ce choix s'est fait au bénéfice d'une analyse poussée des ressorts littéraires de l'oeuvre. Le résultat est appréciable : le commentaire artistique de son approche et de sa langue est encore aujourd'hui lacunaire. Le livre de Nivat constitue à ce titre une bonne première approche.
Nivat, et c'est tout à son honneur, n'évite d'ailleurs pas les sujets qui fâchent : place des juifs dans l'oeuvre, russianité, orthodoxie du "Père-la-Morale" comme le nommait Zinoviev, égo-centrisme, rigidité intellectuelle, critique du libéralisme. Soljénitsyne, s'il fut un des plus importants opposants à l'URSS n'en était pas pour autant un libéral occidentalisé. Conservateur pro-russe, orthodoxe, poutinien dans ses dernières années, Soljénitsyne a posé problème en occident parce qu'il ne pouvait être l'opposant consensuel et démocrate rêvé par les libéraux. Enraciné dans son identité religieuse et nationale, Soljénitsyne n'était pas pour autant un chauviniste. Sa théorie politique et éthique reposait en effet plus sur les principes de l'autolimitation matérielle, d'une spiritualité orientale mâtinée de libre-arbitre individuel devant l'aliénation que sur une revendication agressive de son identité. Nivat explique avec clarté les idées de Soljénitstyne comme il explique sa méthode littéraire.
Sans être le thuriféraire qu'on aurait pu craindre, il prend quand même nettement position en faveur de Soljénitsyne. Il souligne les défauts de l'homme et ceux de son oeuvre, mais en estime également l'intérêt formel et littéraire. Cela ressort difficilement dans les traductions, mais Soljénitsyne, en matière de création linguistique et de travail sur le russe, a été un innovateur ; la forme elle-même, aujourd'hui peut-être un peu dépassée, du roman choral, multipliant à l'infini les points de vue, les monologues intérieurs et les dialogues politiques et historiques, a probablement représenté le sommet d'une voie de la modernité littéraire.
Nivat, en s'attelant à chaque thème avec une application identique, parvient sans problème à resituer Alexandre Soljénitsyne dans la littérature du XXe siècle. Il relève ses échecs (l'obèse Roue Rouge et ses 6 600 pages, qui réussit dans le détail, mais échoue dans la globlité), ses errements (une histoire des relations juifs/russes qui est datée historiographiquement, une mentalité d'anachorète sectaire) mais aussi ses réussites (romanesques et politiques).
Une belle entreprise, solidement charpentée et qui pourra constituer l'introduction de référence aux études Soljénitsyniennes. Le lecteur regrettera à l'occasion la présence de quelques fautes de frappe, qui obscurcissent malheureusement une poignée de paragraphes.