Charles Péguy est un homme de Dieu. Sa foi est profonde. Elle est belle. Normalien de la même promotion que Jen Jaurès, il fut l'un des tout premiers à prendre le parti de Dreyfus, bien avant celui de Jaurès et Zola. Mort à la tête de sa section en 1914, il laisse derrière lui une oeuvre riche, pertinente, qui questionne et enrichit son lecteur.
La préface de Jean Bastaire est concise. Je cite quelques passages qui expriment mieux que je ne pourrai le faire, la beauté du "Porche du mystère de la deuxième vertu".
"Un grand texte n'est pas seulement beau. Il crée de la vie, il a une influence séminale. (...) Il n'est pas de poète véritable qui ne soit un aventurier de l'esprit. Péguy illustre cette définition qui exclut les hédonistes de la plume et les roucouleurs de miasmes. On n'entre pas sous son Porche, d'allure bonhomme, sans mettre tout en risque. Ou plutôt on y est poussé par le risque suprême de perdre coeur et de tomber dans le vide.
Péguy s'y était engagé en pleine détresse, parmi un champ de ruines. Hormis ses enfants, plus rien n'était sauf de ce qui avait donné sens à sa vie. La trahison du dreyfusisme et l'avilissement du socialisme avaient sapé sa foi révolutionnaire, empoisonné sa gestion des Cahiers, détruit son foyer. Pour comble de disgrâce, un amour impossible le consumait.
L'hymne à l'espérance qu'est le Porche a jailli du désespoir le plus profond. (...)
Lorsque Péguy évoque l'âme-cheval et le corps-charrue, contemple la pluie des jours mauvais absorbée par la bonne terre d'âmes, transmet l'espérance comme à un enterrement on se passe l'eau bénite, il ne se comporte pas en créateur d'images bien venues, d'autant plus efficaces qu'elles sont limpides. Il est beaucoup plus que cela : un lecteur fidèle qui, à travers la réalité humaine, déchiffre la réalité divine."
J'ajouterai, la vérité divine.
p.66 :
"Comme le cheval de labour, la bonne bête doit non seulement se porter et se mouvoir elle-même,
Sur ses quatre jambes, sur ses quatre pieds,
Mais ensemble traîner cette charrue qui, ainsi animée, derrière elle laboure la terre,
Ainsi l'âme, cette bête de labour, et d'un labour terrestre,
D'un labour charnel,
Non seulement l'âme doit se mouvoir et se porter sur les quatre vertus,
Se tirer et se traîner elle-même.
Mais il faut qu'elle tire et qu'elle traîne
Ce corps enfoncé dans la terre qui laboure derrière elle la glèbe de la terre.
Ce corps inerte, sans elle inanimé. (...)"
Sublime.