"Le Privé" (The Long goodbye) sort en 1973. Il s'agit à l'époque d'une tentative pour le réalisateur Robert Altman de proposer une interprétation naturaliste des romans de Raymond Chandler. Le célèbre détective (fictif) "Phillip Marlowe", autrefois immortalisé par Humphrey Bogart, devient ainsi une sorte de "Monsieur tout le monde" en la personne de l'acteur Elliott Gould, et les événements de l'histoire sont racontés en temps quasi réel.
Paradoxalement, le temps n'ayant pas épargné le film du point de vue du style, le naturalisme voulu au départ a aujourd'hui disparu aux dépends d'un kitsch inhérent aux techniques de l'époque. Mais l'œuvre préserve tout de même son originalité.
Ainsi, bien au delà d'une simple "detective story", le film est avant tout une satyre sociale. Altman se sert de l'archétype du privé pour lui opposer une Amérique ayant complètement mutée depuis l'âge d'or d'Hollywood (le récit se déroule à Los Angeles), dans une totale perte de repères. Marlowe va opérer une quête initiatique vers une issue fatale où seront exterminées toutes les valeurs classiques auxquelles il croit encore.
Dans la forme, le réalisateur, toujours plus intéressé par les motivations profondes des personnages que par l'intrigue réelle de l'histoire, reste fidèle à son habitude : Le scénario n'est écrit que dans les grandes lignes et se réduit à une simple armature pour l'action, permettant aux acteurs d'improviser la plus-part des dialogues. En découle une impression surréaliste, ainsi qu'une étrange tonalité, presque "domestique", néanmoins contrebalancée par la performance bluffante de certains acteurs, Sterling Hayden en tête.
Attention, cette apparente vacuité ne doit pas occulter l'impressionnant regroupement de talents qui s'affairent au générique. Le script de départ, directement adapté d'une nouvelle de Chandler, est rédigé par Leigh Brackett, une des plus brillantes scénaristes de l'histoire du cinéma, à qui l'on doit, entre autres,
Le Grand sommeil,
Rio Bravo ou encore
L'Empire Contre Attaque ! La dame parvient à préserver l'esprit de l'écrivain, et ce malgré la personnalité du réalisateur !
La musique, qui ne laisse entendre qu'une seule et unique mélodie interprétée de plusieurs manières différentes selon les scènes du film, est composée par John Williams. Oui, vous lisez bien, le compositeur attitré de Steven Spielberg (et de "Star Wars"). La chanson titre, "The Long Goodbye" (toujours sur la même mélodie), est composée par Williams sur des paroles de Johnny Mercer. Et les passages à la tonalité la plus jazz sont interprétés par le "Dave Grusin quintet". Rien que ça !!!
Pour l'anecdote, Arnold Schwarzenegger apparaît dans un de ses premiers rôles.
Le film restranscrit particulièrement bien l'ambiance nonchalante et dilettante telle qu'elle existait dans les pays occidentaux à la fin des "trente glorieuses" et qui aboutira bientôt à l'époque "disco". Dans ce sens, on peut le rapprocher de "
Elle (10)" de Blake Edwards, au niveau du parfum et de l'atmosphère.
Cette version blu-ray devrait enfin permettre aux spectateurs de visionner le film dans une copie meilleure que celles qui ont été diffusées sur les chaînes satellites depuis quelques années (au son catastrophique). Toutefois, on espère aussi que l'image ne sera pas trop lisse, car le parti-pris du réalisateur de filmer sans esthétisme racoleur s'accompagne également d'un grain un peu poisseux, parfaitement représentatif des films de la première moitié des années 70.