"Au XVIème siècle, dans les rues de Venise, Pierre, un jeune boulanger, découvre le cadavre d'un noble. Pierre est arrêté. Convaincu de son innoncence, le juge Lorenzo tente l'impossible pour le défendre à son procès. Mais les charges s'accumulent contre le petit boulanger..."
Le scénario a de nettes résonances sociales, le procès du jeune homme devenant le symbole des tensions entre une noblesse accrochée au pouvoir et les représentants de la plèbe désireux d'accéder aux affaires...
Egalement connu sous le titre LE PETIT BOULANGER DE VENISE (traduction littérale du titre original), ce film est réalisé en 1963, en pleine vague du mélodrame en costumes italien, qui cohabita un temps avec le péplum et le film de cape et d'épée - les trois genres ne sont pas très éloignés esthétiquement, et on retrouve souvent les mêmes techniciens aux commandes - avant que le vent ne tourne en faveur du western Cinecittain... En France, à la même époque, on eut la saga des Angélique avec Michèle Mercier et son intéressante ambiance érotico-sado/maso-sulpicienne...
Disons-le d'emblée, dans un genre codifié à l'extrême ce film se situe au-dessus de la moyenne. D'abord, les décors sont somptueux et bien mis en valeur; ensuite la distribution est très solide: Jacques Perrin (
L'étrangleur) dans le rôle du modeste boulanger suspecté de meurtre, Enrico Maria Salerno (
Sentence de mort) en avocat bienveillant, Michèle Morgan (Le chat et la souris) en princesse veuve du poignardé, flanquée d'un insupportable flagorneur, Gastone Moschin (
Ces Messieurs Dames) en juge inflexible et politiquement engagé, Stefania Sandrelli (Divorce à l'italienne) en petite amoureuse, Sylva Koscina (Le masque de fer) en femme esseulée, Mario Brega et le bellâtre Fred Williams...; enfin, la mise en scène est soignée (même si cette édition, qui proclame pourtant que le format d'origine est respecté, la gâche un peu en rognant le cadre sur les côtés, ce qui est révélé par le générique de début durant lequel les crédits sont grignotés à gauche de l'écran; de plus l'image n'est pas remastérisée - personnellement cette qualité et ce grain "à l'ancienne" ne me dérangent pas du tout et font même partie du charme de ces bandes - les spectateurs de l'époque ne découvraient pas toujours ces films en salles dans des conditions optimales: rayures sur l'écran, photogrammes manquants, petits sautes de son...)
Duccio Tessari est l'un des réalisateurs les plus attachants dans le domaine du cinéma populaire italien, touchant à tous les genres avec un égal succès. Cet artisan doué donna dans le péplum (
Les titans), le western (Un pistolet pour Ringo et sa suite
Le Retour de Ringo, mâtiné de comédie avec
Et viva la révolution! ou de fantastique avec Tex et le seigneur des abysses), le polar brut de décoffrage (
Big guns avec Alain Delon), le film d'aventure (
Zorro avec Alain Delon), le giallo (
L'homme sans mémoire), la franche parodie (Le crépuscule des faux dieux, avec Helmut Berger), le film d'action tendance blaxploitation (Les durs, avec Lino Ventura, Fred Williamson et Isaac Hayes, vivement une sortie DVD, en attendant on peut se tourner vers la savoureuse bande originale
Three Tough Guys / Truck Turner), avec une efficacité jamais démentie.
Dans son "Dictionnaire du Cinéma Tome 1 Les Réalisateurs", Jean Tulard compare Le Procès des doges à du Visconti. Cela me semble grandement exagéré (même si je ne suis pas un Viscontien convaincu), l'ambition n'étant pas nécessairement la même au départ, Tessari exerçant son art dans un contexte de divertissement populaire, de "cinéma de quartier", Visconti faisant oeuvre d'auteur avec un grand A.
En attendant, Le procès des doges est clairement ce que l'on peut trouver de mieux dans cette production pléthorique et colorée qui fit souvent appel à des acteurs et actrices français (c'est ainsi que Bernard Blier tourna avec Riccardo Freda) - tendance qui se poursuivit dans toutes les strates du cinéma italien jusqu'aux années 80. Comédiens bien dirigés, personnages crédibles, sens du cadrage, musique adéquate, décors flamboyants (de fait, les alcôves, ruelles, palazzos et jardins secrets de Venise ont rarement été si bien évoqués, je ne saurais dire s'il s'agit de reconstitution en studio ou de tournage en décors naturels - sans doute un mélange des deux), humour occasionnel, duels stylisés, tortures, complots à go-go... Le vernis et les ors finissent par se craqueler et révéler une vérité et des sentiments bien peu amènes...
De l'expression "charme désuet", je retiens surtout le charme.
Version française d'époque. Pas de VO. Sous-titres disponibles pour sourds et malentendants, poil aux dents.
Et comme d'habitude avec cette collection Gaumont: pas de bonus.