Dans l'essai qu'il a consacré à George Orwell, " Orwell - anarchiste Tory"
Orwell, anarchiste Tory: suivi de A propos de 1984, Jean Claude Michéa fait référence à de nombreuses reprises à un ouvrage méconnu de l'écrivain britannique : "The road to Wigan Pier", traduit en français sous le titre "le quai de Wigan". Intrigué, je m'étais promis de lire un jour ce livre et bien voilà...c'est chose faite !
Début 1936, George Orwell part enquêter sur les conditions de vie des classes laborieuses du nord industriel de l'Angleterre, symbolisé par des villes comme Sheffield, Manchester, Leeds ou Wigan...A mesure qu'il s'enfonce toujours plus au nord, il y découvre des paysages ravagés, dépourvus de végétation, parsemés de terrils fumants et d'usines puantes, autour desquelles s'agglutinent des rangées de maisons ouvrières, délabrées et insalubres...L'écrivain, qui s'est installé dans une pension de famille miteuse où l'on dort à quatre par chambre, découvre les conditions de vie effroyables de la classe ouvrière, mineurs, métallos, mais surtout chômeurs qui ne subsistent plus que grâce à de maigres allocations publiques. Car la crise est passée par là, importée des USA (déjà !) et en cette année 1936, deux millions de personnes, dont 250.000 mineurs, sont inscrites au chômage !
Orwell décrit méthodiquement tout ce qu'il voit. Il se rend au fond des puits de mines pour appréhender au plus près les conditions de travail des mineurs. il visite les maisons, juge de leur confort et de leur insalubrité. Il étudie les revenus et les budgets des familles, observe leurs us et coutumes (alimentation, habillement...). Il évalue les politiques publiques à l'oeuvre....bref un véritable travail d'anthropologue urbain, ne ménageant ses critiques, ni vis à vis des autorités, ni à l'égard des ouvriers.
L'un des passages les plus intéressants du livre concerne l'analyse que fait Orwell de la société de classes britannique. Il constate que si les différences d'éducation et de richesse sont un facteur déterminant dans la hiérarchisation des classes, l'hygiène joue également un rôle extrêmement important. Exerçant des métiers physiques dans la crasse et la sueur, habitant des logis poisseux dépourvus d'eau courante, les ouvriers, et particulièrement les mineurs, se trouvent dans l'incapacité matérielle d'avoir une hygiène corporelle correcte (peu de mines possèdent alors des douches ..) et donc ils puent, ce qui renforce les préjugés de classes. Pour autant, l'écrivain est impressionné par la dignité et la franchise des relations qui imprègne cette société, respecte ses propres valeurs et où, malgré des conditions de vie abominables, la solidarité n'est pas un vain mot...
Dans la seconde partie du livre, Orwell s'interroge sur son positionnement de classe (questionnement typiquement britannique !) et son engagement en faveur d'un socialisme démocratique. Malgré l'absence de patrimoine et des revenus proches de ceux d'un ouvrier, l'écrivain estime toutefois appartenir, compte tenu de son éducation, à la "classe moyenne inférieure supérieure". S'en suivent des développements tout à fait savoureux sur la société anglaise et ses distinctions de classes, propos totalement incompréhensibles pour nous français...Comme quoi, Mars est moins loin qu'on ne le croit parfois !
Sur le socialisme, en revanche, bien que sa pensée demeure encore embryonnaire et confuse sur certains points, Orwell fixe dans ce livre les grandes lignes qui guideront son engagement et sa réflexion jusqu'à la fin de sa vie. Pour lui, et compte tenu de ce qu'il vient de décrire dans la première partie, le socialisme doit avoir pour but la défense de la justice et de la liberté et donc, en premier lieu, l'amélioration du sort de la classe ouvrière et, par extension, celle du plus grand nombre. Mais Orwell constate à ce propos que le pire ennemi du socialisme pourrait bien être les socialistes eux-mêmes. L'écrivain s'inquiète en effet de ce que le mouvement socialiste attire tout ce que la Grande Bretagne compte d'illuminés, de naturistes, de suffragettes, de végétariens et autres amateurs de régimes macrobiotiques, ce qui a pour effet de faire fuir un grand nombre de sympathisants potentiels. Cette critique s'adresserait plutôt aujourd'hui aux écologistes qui ont récupéré tout ce que le socialisme comptait encore d'utopistes. Plus sérieusement, Orwell s'en prend ensuite à l'intelligentsia de gauche à laquelle il reproche de ne rien connaitre réellement à la condition ouvrière et de croire notamment que le machinisme constitue la solution à l'amélioration du sort des ouvriers. Orwell se livre alors à une critique très moderne du machinisme, dont il ne nie pas l'apport en termes de progrès, mais qui lui semble recéler au moins autant de menaces en termes d'aliénation du genre humain; un critique qui sera reprise et développée par toute une école de pensée à venir et, singulièrement, proche de l'écologie politique...
Le seul point sur lequel la pensée d'Orwell ne semble pas encore définitivement fixée, c'est sur la rupture avec le socialisme scientifique (le communisme), car l'écrivain semble encore considérer le recours à la violence (la dictature du prolétariat) comme une option envisageable. Par ailleurs, son concept de "décence commune", qui apparait seulement deux fois dans "le Quai de Wigan", semble encore à l'état d'ébauche. Sa conversion définitive au socialisme démocratique se fera en juillet 1937, à son retour de la guerre d'Espagne, après avoir constaté de visu les ravages du stalinisme...
Pourquoi lire ce livre aujourd'hui ? J'y vois trois raisons :
- une raison littéraire : trop d'ouvrages, notamment d'anthropologie, au demeurant fort savants, sont écrits dans une langue rébarbative. Je pense notamment à la collection "Terre Humaine", remarquable collection, mais où le langage de la science y est rarement celui de la littérature; tout le monde ne s'appelant pas Claude Levi Strauss
Tristes tropiques ou Pierre Jakez Hélias
Le cheval d'orgueil: Mémoires d'un Breton du pays bigouden. Et celui ci est plutôt bien écrit...
- une raison historique : prendre connaissance des conditions de vie d'une majeure partie de la population britannique, mais qui devaient également être celles de la population française, d'il y a à peine 80 ans, c'est prendre conscience de la relative nouveauté et du caractère précaire du confort matériel dans lequel nous vivons aujourd'hui, mais c'est aussi interroger l'avenir. Ne devrons nous pas renoncer à la partie la plus artificielle de ce confort pour conserver l'essentiel demain ? Des choix difficiles s'annoncent qui devront être faits...
- une raison politique : qu'est ce que le socialisme aujourd'hui ? tour à tour utopiste, scientifique ou démocratique, Orwell en proposait une conception qui est loin d'être devenue désuète . A l'heure de la nouvelle montée des extrêmes, qu'ils soient nationalistes ou islamistes, Il est plus urgent que jamais de le relire pour que la politique se concrétise enfin par une action en faveur du plus grand nombre.