Le Règne de la Quantité (1945) est un des derniers ouvrages de l'auteur (mort en 1951) et, de ce fait, est fort de l'expérience d'une vie vouée à l'étude de la spiritualité et de la tradition. Disons tout de suite qu'il s'agit d'un chef-d'œuvre de la littérature ésotérique. Derrière son titre intrigant (au premier abord en tout cas), l'ouvrage constate la déchéance dans laquelle se trouve le monde moderne (i.e. occidental), dépositaire et dispensateur de la pensée matérialiste, qui résume toute chose à la quantité, c'est-à-dire à la substance, aspect le plus grossier de l'existence manifestée. Le pendant nécessaire de cette tendance est la perte de conscience progressive et accélérée de la qualité des choses, c'est-à-dire de leur essence, de leur part spirituelle - et donc de la qualité de l'individu lui-même. Cet état d'avilissement, qui entraîne toute sorte de dévoiements sociaux que l'auteur analyse, correspond selon lui à la fin d'un cycle cosmique (désigné par la tradition hindoue en le Kali-Yuga), et est censé conduire à la dissolution de ce monde de façon inévitable. Les forces en jeu sont proprement inéluctables et qualifiées, sans détour, de sataniques, leur propos étant, de fait, l'incarnation de l'Antéchrist en personne, appelé à régner sur une humanité réduite à l'esclavage dans l'obscurité la plus complète, avant un redressement brusque vers le haut, qui marquera la fin d'un temps.
Si certains points peuvent paraître excessifs, et si le côté intellectuel du style ne saurait en aucun cas en faire un écrit révélé ou mystique, le point de vue adopté en ces pages n'en demeure pas moins porteur d'une justesse inquiétante. À moins d'être totalement étranger à la chose ésotérique, on ne peut manquer d'être touché par la pertinence de fond de l'ouvrage. Sans conteste, une œuvre majeure.