Parmi les essais parus ces derniers temps sur la crise économique et financière en Europe, le livre de Pisani-Ferry est à citer tout particulièrement. Sur 200 pages environ, dans un style à la fois précis et très agréable à lire, cet économiste pédagogue offre le récit - un vrai « thriller » ainsi que le revendique la 4e de couverture - de l'euro, de ses vicissitudes récentes et des solutions à même de le sauver. En l'occurrence, le sous-titre de l'ouvrage est plus explicite que le titre quant à l'intention de l'auteur : il s'agit, pour lui, d'analyser la « crise de l'euro » et de nous dire « comment nous en sortir ». Quant aux démons, dont il est question dans le titre, ce sont les marchés financiers et surtout, en leur sein, les spéculateurs. On les croyait disparus ces démons, en tout cas dans l'impossibilité d'oeuvrer contre les monnaies dès lors que la monnaie unique empêche par définition les dévaluations internes à la zone et donc les mouvements spéculatifs jouant sur ces dévaluations. Mais, s'ils n'opèrent plus sur les différences de cours, désormais impossibles, les marchés financiers, s'appuyant pour ce faire, sur les agences de notation, vont jouer sur les différences de taux d'intérêt. Car si la monnaie n'est plus nationale au sein de la zone euro, la dette publique le demeure et l'intérêt relatif à cette dette l'est tout autant. Les démons, donc, n'étaient qu'assoupis et se réveillent à la faveur des dettes souveraines grossissantes. Notons toutefois qu'il y a de l'hyperbole dans l'emploi de ce terme : à la lecture du texte - mais en rester au titre ou à la 4e de couverture c'est être la victime possible d'une ambiguïté - on comprend que l'auteur ne souscrit pas à une vue manichéenne des marchés financiers : « qu'ils [les dirigeants européens] ne traitent les marchés ni comme des dieux ni comme des démons, mais comme des partenaires à la fois redoutables et inévitables » (p. 139).
Quel que soit l'intérêt des deux premières parties - la première sur la genèse de l'euro, la deuxième sur les manifestations de la crise de la monnaie unique -, on attendait surtout l'auteur sur les possibles solutions à ce nouveau mal européen. Clairement il est contre la sortie de l'euro (chapitre 13 : « la tentation du démontage ») qui, selon lui, induirait des obstacles juridiques, techniques, économiques et financiers. Il s'attarde surtout sur ces derniers. Le problème d'une sortie de l'euro, du rétablissement de la monnaie nationale et de la dévalorisation de cette dernière face à la monnaie européenne (pour regagner en compétitivité) tient au devenir des créances libellées en euro. Pisani-Ferry résume ainsi la situation : faut-il convertir cette dette, et donc spolier le créancier qui croyait avoir prêté des euros ou garantir la valeur de la créance mais alors le débiteur est mis en difficulté ?
Pisani-Ferry est, quant à lui, résolument européen et pense que la sortie de crise ne peut s'envisager qu'avec plus d'Europe. Les réformettes ne sauraient suffire. « La conviction qui sous-tend ce livre est (...) que, pour utiles qu'ils soient, la réforme des dispositifs de surveillance, le renforcement des mécanismes de gestion des crises, la recapitalisation des banques ou le réalisme quant à la solvabilité de la Grèce ne suffiront pas, parce que l'épreuve a révélé et révèle encore des fragilités profondes de la construction monétaire européenne » (p. 194). Oui, il faut bien plus : « une intégration économique plus poussée (...) ; un fédéralisme bancaire et financier (...) ; une union budgétaire prenant la forme d'un nouveau contrat entre États fondé sur des principes de solidarité et de responsabilité ; une union politique aussi, pour que l'intégration n'aboutisse pas à la consécration du pouvoir technocratique » (p. 195).
La thèse, dès lors, n'est pas originale ; elle est bien dans l'air du temps. On pourrait dire d'ailleurs que c'est l'une des tentatives les plus intelligentes et les mieux argumentées de la vision dominante sur la crise de l'euro et sur son dépassement, de la droite libérale à la gauche social-démocrate. En soi, évidemment, cette caractéristique n'est pas gênante. L'originalité est un souci d'artiste, pas d'économiste. Ce qui me paraît plus gênant, c'est le fait de voir comme solution au problème une avancée radicale dans l'intégration économique et politique européenne, alors que déjà, les négociations ponctuelles entre dirigeants européens sont longues, ardues, leurs résultats insuffisants, parfois remis en cause. Comme faire beaucoup plus quand on parvient difficilement à faire peu ? Comme si l'on disait à un sportif que pour vaincre, il doit produire un effort surhumain, alors que le pauvre a déjà des difficultés à reprendre son souffle...
Deux petites surprises aussi : Pisani-Ferry ne semble pas faire de distinction entre « monnaie unique » et « monnaie commune » ; elle est pourtant jugée importante par bon nombre d'auteurs (Grjebine, Sapir...) ; d'autre part, l'assertion selon laquelle « la plupart des pays du monde ont renoncé » (p. 135) à la création monétaire directe par l'État ne paraît pas résister aux pratiques répétées des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, etc., exerçant leur rôle de prêteur en dernier ressort...
Finalement, pour apprécier et pouvoir critiquer un livre tel que celui de Jean Pisani-Ferry, on peut recommander une lecture complémentaire, celle du livre de Jacques Sapir
Faut-il sortir de l'euro ?, favorable à la thèse adverse de la sortie de l'euro. Sapir sous-estime sans doute les inconvénients de cet abandon ; Pisani-Ferry est plutôt bref sur le coût de l'austérité lié à son maintien. Les deux contributions combinées écartent alors l'idée d'une solution facile ; en tout cas, elles alimentent opportunément un débat crucial pour les années à venir.