Herta Müller, qui vit dorénavant en Allemagne, a grandi dans la Roumanie soumise à la dictature communiste de Ceaucescu (elle appartenait à la minorité germanophone). Dans un style très poétique, qui donne une impression d'irréalité, elle présente avec un rythme lent une succession de tableaux en apparence décousus qui, petit à petit, nous font prendre conscience de la médiocrité du quotidien des personnages, de l'ennui de leur condition, et surtout de la peur omniprésente qui les domine tous: peur de la police, peur des services secrets, peur d'être dénoncés, peur des abus d'autorité de ceux qui en détiennent une parcelle (le directeur d'usine, un surveillant politique du parti, un policier, etc. qui profitent de leur situation pour se faire "donner" biens matériels ou faveurs de leurs collaboratrices, lesquelles n'ont qu'à s'exécuter en silence). Le lecteur est au début soumis au charme de la langue et de la beauté de la peinture; l'horreur n'apparait que progressivement, par touches successives, à mesure que l'on commence à comprendre. C'est un beau livre assurément; cela valait-il un prix Nobel, je n'en suis pas juge (mais après tout on l'a déjà donné parfois jadis, outre à de grands intellectuels, à des écrivains agréables dont le talent en appelle surtout à un vaste public populaire comme John Galsworthy pour la saga des Forsythe). En langue allemande, c'est une lecture assez facile, aux phrases courtes, accessible à des lecteurs de niveau moyen qui pourront avantageusement préférer le texte originel à une traduction.