Titre, couverture énigmatique, rien au dos de la couverture qui puisse vous donner une idée de l'histoire, dessins étranges. C'est ainsi : pour pénétrer dans le royaume des mouches froid , glacial , hermétique il faut une bonne dose de curiosité qui sera ( en principe) hautement récompensée.
Tout d'abord un cocorico s'impose : Lorgnant sur le comic indépendant, le roi est une production française qui bouscule tout sur son passage et n'ayant comme défaut que la lenteur de sa publication ( 4 ans entre chaque album ! ) .
Il n' y a pas à priori de réelle histoire mais plutôt un fil conducteur via le personnage d'Eric Klein. Comme les yeux de l'insecte auquel l'ouvrage emprunte son titre , , nous assistons à des tranches de vie kaléidoscopiques de jeunes desoeuvrés sans chronologie apparente . Comme dans le légendaire
Watchmen, les Gardiens - L'Intégrale un même événement peut être raconté par un autre personnage avec son point de vue qui fait avancer lentement l'intrigue. Sexe, drogue, rocknroll , mort , vide existentiel , manipulation , rancoeur ,jalousie , mesquinerie , conte de la folie ordinaire solitude : on ne peut pas dire que la lecture du roi des mouches soit un moment de détente ! , Beaucoup de texte, peu d'action, aucun dialogue (L'histoire est racontée en voix off par un personnage différent à chaque chapitre) , et un sentiment de perdition tout au long de la lecture.
Et pourtant ! Moi qui ait en horreur les récits déstructurés, je me suis surpris à être hypnotisé par ce récit. L'écriture de Mezzo est incroyable de précision, chaque mot pèse son lot de méchanceté, de cynisme , de désespoir. Le graphisme de Pirus se rapproche effectivement de Charles Burns : mais à la différence près que ses ados ne sont pas des mouflards pleurnichards. Ses personnages ont un langage corporel figé , des expression de visage fixes qui accentuent l'importance de l'instant présent pour ces humains qui pourraient avoir "No Future " gravé sur le front .
A l'instar de films à sketch , Le roi , propose donc de courts chapitres de trois pages avec des "héros" récurrents qui , comme l'araignée, tissent peu à peu leur toile dans une bourgade perdue des Etats-Unis ( où l'on paye en euros -sic- ).
Dans le premier volume notamment, vous pénétrerez dans un monde où l'amour, la compassion , la générosité , l'empathie envers son prochain n'existent pas. Les habitants sont uniquement guidés par leurs pulsions, leurs fantasmes, leurs peurs.
Il y'a quand même un "héros" : le roi des mouches Eric ( en référence au chef d'oeuvre de Golding Sa Majesté des Mouches autour de qui gravitent tous les autres personnages . Immédiatement séduisant , cynique , égoïste il évoque à la fois Alex d'
Orange Mecanique , et Renton de
Trainspotting. Les amateurs de JG Ballard et de
Crash ne seront pas dépaysés non plus. Les rockers apprécieront de voir les Stones et Jarvis Cocker apparaîtrent chacun dans un chapitre . Le lecteur de comics , enfin , appréciera le chapitre sur mars , énorme clin d'oeil à Watchmen .
Le roi des mouches est comme un film indépendant : irritant , un peu frimeur , destabilisant . Les personnages révèlent progressivement leur humanité enfouie sous leurs travers et finissent enfin dans le deuxième tome à devenir attachants. Entrer dans ce royaume n'est pas aisé mais se révélera être, pour qui s'en donnera la peine , une expérience fascinante rarement éprouvée ! On attend la conclusion avec impatience .