La lutte contre les réseaux fascistes et la « nazification » progressive des sociétés de l'Europe du Sud-Est durant les années 1938-1939 constitue la toile de fond obscure de ce roman historique.
Alan Furst choisit un événement international majeur comme point de départ de son œuvre: l'Anschluss (l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne à partir de mars 1938) et ses implications sur l'équilibre européen de l'entre-deux-guerres.
La poudrière orientale de l'Europe (Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Roumanie) est le théâtre des opérations de Nicholas Morath, ancien lieutenant de cavalerie dans l'armée austro-hongroise reconverti espion inféodé aux ordres de son oncle, Janos Polanyi.
Résidant à Paris, Morath n'est pas de ces aristocrates qui cèdent à l'emprise de l'oisiveté et s'échine plutôt à lutiner les femmes de son entourage (riche héritière, roturière lettrée) et à se laisser enivrer par les parfums des distractions et des mondanités. Ce héros ordinaire, par les documents officiels, passeports, informations secrètes qu'il achemine de l'Est vers la France, observe amèrement le vacillement d'une Europe, contrainte de s'affaisser sous les horions répétés de la propagande hitlérienne.
Ainsi, par les pérégrinations qui animent son personnage principal, l'auteur dresse un tableau crépusculaire d'une géopolitique européenne agitée et accablée par un pangermanisme ambiant.
L'aspect historique, nettement privilégié sur l'aspect romanesque, est fidèlement rendu par un auteur désireux d'instruire son lectorat sans malmener la véracité des faits et sans corrompre les postures diplomatiques et propos des grandes figures politiques de l'époque (Schuschnigg, Horthy,...).
Compte tenu d'une pagination limitée (à peine 300 pages) et de la volonté de ramifier son récit en diverses intrigues, Alan Furst élabore une trame narrative caractérisée par l'ellipse. Aussi, la période étant riche en évènements, il ne s'attarde pas sur chacun d'entre eux mais s'emploie à recréer une atmosphère d'époque qui nous plonge parfaitement dans le contexte historique (l'annexion de la région des Sudètes, l'absence d'intangibilité d'autres frontières (Ruthénie, Slovaquie du Sud, Transylvanie,...), les interdépendances régionales, les luttes identitaires, les pactes et coalitions (l'Intermarium, « la Coalition de l'ombre »), l'expansion de l'idéologie antisémite, etc... ). Par ailleurs, le monde feutré des espions n'est qu'esquissé, et laisse poindre un peu de déception.
L'aspect romanesque est au service du précédent. Le cachet de l'œuvre émanant de son caractère instructif, le choix de l'auteur de privilégier plusieurs intrigues tend à ne pas insuffler beaucoup de suspense dans l'écriture. Le rythme du roman est assez lent et l'absence de tension narrative peut générer quelque ennui. Le traitement des personnages est de très bonne facture, Alan Furst ne sombre pas dans des descriptions simplistes guidées par un manichéisme réducteur.
Le Royaume des Ombres est en définitive un roman historique de grande qualité qui s'adresse à un lectorat désireux de s'immiscer dans l'atmosphère oppressante de l'entre-deux-guerres. Servi par un style soigné et quelque peu suranné, il se démarque des romans d'aventure/espionnage menés tambour battant en privilégiant la teneur réaliste des histoires narrées.