Très impressionnant premier roman de l'écossais Iain Banks (qui signe sous le nom de Iain M. Banks ses romans de SF, et notamment son célèbre cycle de la culture), le 'seigneur des guêpes' (1984) offre un contraste saisissant entre la monstruosité du propos et la subtilité de la forme romanesque.
A la première personne, Frank, un adolescent qu'on qualifiera pudiquement de complexe, raconte sa vie. Il vit seul avec son père sur une petite île et s'est bâti un monde imaginaire fait de rituels, de totems (un sanctuaire dédié au meurtre raffiné de guêpes, des assemblages de crânes d'animaux, un bunker) et de tabous (les chiens, les femmes). Sa seule distraction paraît être d'aller se saoûler au port voisin avec son ami Jamie, un nain. Mais on apprend rapidement que Frank aime manier les explosifs, a subi un mystérieux accident handicapant, a un frère incarcéré dans un hôpital psychiatrique et a en définitive tué au moins trois personnes proches.
Le 'seigneur des guêpes' est donc le portrait d'un monstre. Tout l'art de Banks est de donner à voir très progressivement les manifestations de la perversité de Franck et de noyer les manifestations horribles de cette folie derrière le masque d'un journal d'adolescent aimant les jeux de piste ou les cabanes dans les bois. L'atmosphère ajoute à la confusion des registres : on est à bien des aspects en plein roman gothique. Une île couverte de landes, une maison isolée, un père laconique et mystérieux, une menace omniprésente mais qui tarde à se manifester (le retour du frère) : tout y est.
ce roman qui emprunte donc autant à Ann Radcliffe et Stephen King qu'à William Golding (auquel on pense évidemment beaucoup) est fascinant. On peut regretter le caractère un peu trop rationnel des explications finales. Le mystère eût été plus beau s'il était resté entier.