Laurent Bouvet est professeur de science politique à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et enseigne à Sciences Po Paris. Il vint le mercredi 9 mai 2012 à la NAR (Bertrand Renouvin) pour présenter son ouvrage d'analyse et de recherche politiques "Le sens du peuple", publié en janvier 2012.
Le peuple : qu'est-ce ? Une nation, nous pouvons en avoir une idée, notamment à la lecture de l'ouvrage de Renan
Qu'est-ce qu'une nation ?. Le peuple : une évidence ? Par récupération de l'image du peuple, en politique, vient à l'esprit le "populisme". Alors que les termes politiques de socialisme, de libéralisme amènent des réactions divergentes de soutien ou de contradiction, le "populisme" est utilisé de manière péjorative par tout bien-pensant sur ce qui de près ou de loin témoigne de l'attention au peuple. Mais de quel peuple parlons-nous ? Le populisme est-il unanimement un terme repoussoir ? qui par sa simple formulation rejette le peuple avec la tentative de récupération démagogique ? Demos : le peuple.
Pour appréhender le "peuple" en politique, il convient de rappeler ses significations :
- demos - kratos : l'étymologie de la démocratie définit un certain rapport du peuple au politique. Le pouvoir du peuple est pris de manière ferme (puissance). Le terme "demos" est péjoratif, dévié du "bas peuple" ce qui en latin correspond à la plèbe par opposition au "populus". Pourtant, le peuple est une instance de légitimation.
Le paradoxe se poursuit. Comment le traduire ?
Laurent Bouvet dégage trois figures du peuple :
1/ le peuple démocratique : la représentation (Rousseau) et la souveraineté (Montesquieu) / deux termes difficiles à concilier
2/ le peuple social : l'égalité sociale, le travail contre le capital furent des thèmes politiques forts au 19° siècle
3/ le peuple national : la frontière, le "peuple" dans la Nation, sa mise en forme
Ces trois figures du peuple ne se superposent pas totalement, les trois ensemble, ou bien deux à deux, sauf à de rares moments de l'Histoire comme en 1848 où le peuple démocratique rejoignait le peuple social sur la thématique : comment gagner l'égalité en transformant le régime de propriété ? - ce qui conduisit à une grande désillusion.
Manifeste du Parti communiste publié en 1848 parvenait à combiner l'internationalisme et le nationalisme de gauche.
La République, comme le démontre l'auteur, en France, sera le "lieu privilégié d'une combinatoire de l'apaisement. Même s'il faudra du temps aux trois peuples nés de 1848 pour s'ajuster l'un à l'autre et pour épouser les contours républicains." (p.76)
Le 20° siècle fut celui de la crise des trois "peuples". Si la légitimité du pouvoir, en démocratie, vient du peuple, alors les limites furent franchies sur le plan de la liberté par les élections populaires des régimes nazis et fascistes. La démocratie a ainsi enfant les totalitarismes, et donc des régimes de nature contradictoire. "Ce passage du "tous" démocratique au "tout" totalitaire n'est possible que parce que le peuple est devenu une masse." (p.111). L'une des réactions construisant une opposition visant à limiter ce pouvoir du peuple fut exprimée par les libéraux Hayek notamment (
La route de la servitude) témoignant à la racine de leur pensée d'une défiance du peuple.
Après 1945, la démocratie réalise une avancée considérable. La fin des années 1960 et le début des années 1970 traduisent une forme de disparition, dans ces "
Les trente glorieuses" d'avènement de bien-être matériel, du peuple comme expression publique. Le peuple s'est subsumé dans l'individualisation, la société de consommation. Nous sommes ainsi passés à une société des individus. "1968 pourrait même dès lors être identifiée, arbitrairement, en raison sans doute de son caractère exorbitant dans l'histoire contemporaine française, comme le moment où l'on bascule de cette société sans peuple qui s'est construite depuis 1945, de ce moment où le peuple a disparu de la scène politique, à un temps dans lequel il est considéré comme un élément non plus dangereux et incertain, ce qu'il a été pendant si longtemps, mais tout simplement comme une vieillerie historique, comme ringard et dépassé, politiquement, socialement et culturellement; sur lequel non seulement il serait vain désormais de vouloir miser politiquement mais en faveur duquel il deviendrait même hasardeux de vouloir agir tant on ne voit plus bien ni ses contours ni son utilité. Dans cette perspective, c'est évidemment la gauche qui est la plus directement atteinte. Les attaques gauchistes d'un côté et la dilution de la classe ouvrière dans les aspirations matérialistes et postmatérialistes d'une vaste classe moyenne de l'autre la laissent en effet sans voix." (p. 131)
Ce dégoût du peuple va s'exprimer particulièrement avec pertinence, par le cinéaste social Yves Boisset dans
Dupont Lajoie en 1974. La thématique du "beauf", du "prolo", va se développer caricaturant ce peuple oublié, incompris comme le démontre également avec tant de pertinence Jean-Pierre Le Goff dans
La gauche à l'épreuve : 1968-2011.
Dès lors les valeurs hédonistes, libertaires, individualistes, identitaires (minorités) vont faire le lit de la stratégie politique du Parti Socialiste. Ce compromis social libéral, libéral-multiculturaliste, va construire une trentaine d'années de politique à gauche. 1981 fut déjà selon l'auteur une victoire du PS sans le peuple. Le peuple est oublié alors c'est qu'il n'existe plus pourrait, en simplifiant, résumer le courant de pensée majoritaire du parti de gauche qui se revendique du peuple. Peuple de gauche ? Peuple de droite ? Le peuple politique suivant le PS n'existe plus. D'ailleurs le PS est devenu le parti des diplômés de l'enseignement supérieur. Sur les 100.000 adhérents revendiqués (dont plus de la moitié sont des élus...), seulement 3% de chômeurs sont recensés par rapport à une moyenne nationale de 10% (p.223). Les victoires du PS aux élections locales s'expliquent largement par l'abstention du vote populaire.
Dès lors le parti principal se revendiquant historiquement d'une légitimité populaire, le PS, a construit un boulevard pour le populisme. Ce mouvement n'est pas exclusif à la France, il est général en Europe de la part des mouvements proches du PS, socio-démocrates, démocrates-chrétiens qui ont avalisé une Europe sans peuples (Bruxelles / j'ajouterai, qui ont fait la promotion d'une Europe de consommateurs et non de citoyens). Si le populisme est néfaste en tant que généralité, Laurent Bouvet avance, à faire crier les robots de la pensée unique "Terra Nova" soutiens historiques de la gauche libérale DSK, qu'une petite dose est non seulement bonne pour la démocratie, mais nécessaire comme signal d'alerte. L'auteur écrit des pages essentielles pour comprendre l'essence du populisme qu'il convient de ne pas diaboliser ce qui reviendrait à conforter ce "peuple" (qui ne s'exprime pas seulement par le vote de l'extrême droite, contrairement à la rhétorique usuelle des "bien-pensants" de gauche, mais par l'abstention et aussi la gauche) oublié que les élites le trompent et l'oublient.
Pour contrer le populisme il convient de retrouver le sens du peuple. Il appartient, pour la gauche, d'éviter la double impasse.
- "La première (...) c'est celle que ses promoteurs (au parti socialiste et chez les Verts en particulier en France) intitulent eux-mêmes "moderniste" ou "progressistes". Il s'agit d'une stratégie dont les zélateurs entendent assumer ouvertement le caractère libéral ou multiculturaliste afin notamment, disent-ils, de faire "face au déclin" de la "coalition électorale" traditionnelle de la gauche - celle qui s'est construite autour de la "classe ouvrière".
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