Extrait
Extrait de l'introduction :
REPENSER L'IDÉE DE PROGRÈS ?
L'idée de progrès est redevenue depuis une trentaine d'années, en Occident tout au moins, un «problème de l'heure» - pour parler comme Max Scheler -, à travers une nouvelle vague de remise en question radicale de l'ensemble des évidences qu'on peut qualifier de «progressistes», déposées dans les idéologies politiques comme dans les manuels scolaires et dans le langage ordinaire. La re-problématisation de ce qu'on appelle «le progrès» oscille entre la mise en doute de tel ou tel de ses aspects et le rejet global du «progrès» comme illusion ou imposture. On se mobilise désormais contre le progrès : depuis le début des années 1970 se multiplient les mobilisations écologistes contre les méfaits supposés du progrès technoscientifique ou industriel, au nom de la préservation de l'environnement, d'un environnement sain. La posture progressiste ne va plus de soi dans le champ politique, tandis que, parallèlement, la conviction progressiste est fortement ébranlée chez ceux qui s'efforcent de réfléchir sur la marche et la signification de l'histoire mondiale.
Par «progressisme» au sens fort du terme, je désigne une idéologie, c'est-à-dire un système organisé de représentations et de croyances, qui se fonde sur la conviction que «l'humanité obéit, dans son processus historique, à une loi qui la porte, de gré ou de force, à un but supérieur». C'est dans cette acception que le philosophe ou l'historien des idées emploie le mot «progressisme». Mouvement nécessaire vers le mieux ou marche générale vers la perfection finale : ces deux interprétations classiques de la notion de progrès ont perdu leur valeur d'évidences. Mais il faut aussi tenir compte des usages idéologico-politiques ordinaires du mot «progressisme», par lequel on réfère à l'ensemble des attitudes et des certitudes de ceux qui, se disant partisans du «progrès politique, social, économique», se situent à gauche dans l'espace politique. Les «progressistes» s'affirment en faveur de la transformation de la société au nom d'un idéal social, par des réformes ou des moyens violents, de type révolutionnaire. Un «progressiste» ainsi défini se reconnaît à sa conviction de n'avoir «pas d'ennemis à gauche». Laurent Fabius, considéré comme «le numéro deux du PS», affirme en août 2003 qu'il «reste attaché au rassemblement de la gauche et de tous les progressistes», et assure qu'«il y a place, dans notre pays, pour un puissant parti réformiste de gauche que je décrirais ainsi : économiquement responsable, socialement juste, ouvert sur notre société et ferme dans la conduite de l'Etat». L'objet de nos réflexions, ce n'est pas le petit «progressisme» de ces «progressistes» (réformistes ou révolutionnaires), c'est bien sûr le «progressisme» au sens fort du terme.
--Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.
Présentation de l'éditeur
Dès ses premières conceptualisations, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'idée de progrès implique l'abolition des limites jusque-là imposées au savoir et au pouvoir de l'homme : l'humanité est indéfiniment perfectible, l'avenir ouvert et constellé de promesses. Maître de la nature, sujet souverain, l'homme dispose du réel qu'il imagine malléable et manipulable à l'infini. Pour la première fois, l'espérance est donnée à l'homme par l'homme. C'est au cours du XXe siècle que les croyances progressistes vont être ébranlées par la découverte d'une barbarie scientificisée et technicisée. La crise environnementale, le constat des " dégâts du progrès " renforceront à leur tour la vision catastrophiste d'un progrès " meurtrier ". La puissance dangereuse mais bénéfique de Prométhée s'est transformée en pouvoir de destruction. La mise en cause radicale du progrès est ainsi devenue, depuis quelques décennies, un lieu commun du discours des élites intellectuelles et des mouvements contestataires. Le camp des ennemis du Progrès est aujourd'hui au moins aussi puissant que celui de ses amis. Situation culturelle inédite et dilemme paralysant : retour impossible à l'optimisme progressiste ou fuite nihiliste dans la désespérance. La promesse d'une amélioration de la condition humaine demeure cependant un horizon de sens pour l'humanité au seuil du troisième millénaire. C'est pourquoi il importe de repenser le progrès. De distinguer, dans l'héritage progressiste, ce qui est mort - la thèse nécessitariste du progrès " automatique " - de ce qui est vivant- la conception mélioriste du progrès comme exigence morale et raison d'agir. Une telle entreprise suppose de retracer quatre siècles d'histoire conceptuelle et politique de l'idée de progrès et d'en analyser les principales théorisations, de sa première esquisse par Bacon, au début du XVIIe siècle, à son élaboration par Pascal, Leibniz et Fontenelle, jusqu'à sa formulation canonique par Turgot, Condorcet et Saint-Simon, prélude à son triomphe idéologique au XIXe siècle. Mais il s'agit aussi d'évaluer ses effets et de clarifier les raisons des débats contemporains entre néo- et antiprogressistes. Un exercice de pensée qui se propose précisément de rompre avec les évidences reçues. Car si le progrès a un avenir, c'est à la condition d'être " défatalisé " et " désutopisé ". Cet ouvrage constitue l'aboutissement d'une réflexion sur le progrès, conduite par l'auteur depuis plusieurs années.