Si vous songez à l'oeuvre de Crébillon fils pour le seul plaisir d'émoustiller vos sens, quelle déception sera la vôtre! Le caractère érotique des romans libertins ne peut être perçu avec la même acuité par un lecteur du dix-huitième siècle qu'à notre époque saturée d'images... Non, ce qui frappe désormais à la lecture du "Sopha", ce n'est pas, au risque de vous décevoir, lecteur coquin, le côté grivois ou croustillant des anecdotes racontées, mais l'exceptionnelle finesse, l'extraordinaire subtilité avec laquelle l'écrivain dépeint les mouvements des âmes lorsqu'elles s'adonnent au jeu de la séduction dans le secret des alcôves. Avec quelle extrême minutie Crébillon démonte-t-il tous les mécanismes et les rouages de l'esprit dans ses moments les plus intimes! On reste à ce point stupéfait par la force et la justesse des notations psychologiques que l'on en vient presque à se demander comment l'histoire littéraire n'a pas accordé une plus grande place à Crébillon fils, dont la prose éblouissante perpétue avec génie cette grande tradition spécifiquement française du roman d'analyse initiée par "La Princesse de Clèves" et qui culmine dans les sinuosités raffinées de la phrase proustienne.
Le dialogue prolongé sur plusieurs chapitres entre une fausse prude pleine d'esprit, Zulica, et un libertin, Nassès, aguerri dans l'art de se jouer de la dialectique faussement vertueuse des femmes, démontre une virtuosité telle dans l'art du discours qu'elle en déconcertera - jusqu'à l'ennui - plus d'un par la complexité abyssale de ses méandres. La femme, par souci de sa "réputation", se défend; l'homme, par l'intelligence de ses attaques spirituelles, cherche à la faire céder. Comédies de la parole, magistralement mises en scène par un romancier, qui, comme Marivaux, s'intéresse davantage aux ambiguïtés du coeur humain dans une société où les hommes ont la part belle et où les femmes, sur la défensive, en sont réduites à d'harassantes joutes oratoires pour s'assurer des sentiments de leurs agresseurs... Les romans libertins sont, pour l'historien, un excellent témoignage de la disparité des conditions entre les sexes à la fin de l'Ancien Régime (une lecture féministe de l'oeuvre démontrerait aisément que les femmes y sont en général des victimes), mais Crébillon fils, bien sûr, ne s'embarrasse pas de considérations sociales, plus soucieux d'amuser son lectorat.
Ainsi se dessine, à travers un Orient de pacotille, une cartographie piquante et comique des moeurs amoureuses françaises du temps: défilent d'autres fausses prudes, telle Fatmé, qui passant des bras d'un prélat à son serviteur, ne s'embarrasse plus, bien évidemment, d'y mettre les formes, et un cortège de couples variés composés de petits-maîtres imbus de leur personne et de femmes plus honorables mais déchirées par leur désir, de parvenus et de danseuses entretenues dans leurs petites maisons, de faux dévots ou d'adolescents véritablement amoureux. On rit de bon coeur, par exemple, au récit des pannes sexuelles à répétition du fat Mazulhim (là encore, l'intrication entre l'érotique et le psychologique est sidérante), mais on admire davantage la science du romancier, freudienne avant l'heure: les lapsus et les actes manqués qui émaillent la scène de séduction entre Phénime et Zulma, se lisent comme l'illustration brillante d'une petite psychopathologie de la vie galante de l'époque. Et Phénime de céder à son désir avec un empressement d'autant plus sauvage, d'autant plus effréné, qu'il aura été trop longtemps réprimé, nous dirions de nos jours "refoulé".
Une lecture recommandée avec chaleur et ardeur à tous les amoureux de la grande littérature classique: il est des plaisirs qui ne se refusent pas...