Émile Durkheim (1858-1917) est souvent considéré comme l'un des pères de la sociologie moderne et son ouvrage « le suicide » (1897) comme un grand classique du genre. Pour les étudiants de la discipline, la question ne se pose donc pas : ils doivent impérativement lire l'ouvrage. Pour le lecteur « ordinaire » que le présent commentaire n'a pas d'autre prétention de représenter, celui-ci conserve pas mal d'intérêt même si certaines parties peuvent paraître un peu ennuyeuses.
Commençons donc par les défauts. D'abord, les données statistiques sur lesquelles porte l'étude se rapportent à quelques pays ouest européens du XIXème siècle. Il est donc difficile de les extrapoler sur l'époque contemporaine. Ensuite la méthodologie est rustique : l'auteur examine et commente des tableaux de variables portant sur deux ou trois modalités au maximum : par exemple la tranche d'âge, le sexe et l'état marital. Ceci finit par apparaître fastidieux. Les méthodes modernes d'analyse de données (ACP, AFC, analyse des profils de similitude, sémiologie graphique de représentation qui ne se sont pas diffusées avant le dernier tiers du XXème siècle) auraient mis en exergue les propriétés statistiques de ces données bien plus rapidement... mais, à la décharge de l'auteur, ceci n'existait pas à l'époque. Enfin, l'auteur, bien qu'il s'en défende, ne peut s'extraire des préjugés moraux de son époque sur la condamnation du suicide (dans les derniers chapitres).
Ceci étant, la démarche scientifique de Durkheim est remarquable. L'auteur partant de tableaux statistiques divers en critique la validité, croise et compare les données de façon à en extraire des conclusions pertinentes dont l'objectivité scientifique est indéniable. Les données sont vraiment pressées de façon à en tirer tout ce qui est possible de l'être. De ces observations, il tire une classification réellement intéressante des types de suicides : égoïste, altruiste et anomique qu'il rattache au type de société. Réfutant l'intérêt du concept « d'homme moyen » dû à Quetelet, sa réflexion sur l'origine de l'existence des entités sociologiques (i.e. la constance remarquable du nombre de suicides dans une population spécifique donnée au cours du temps) est réellement fondamentale. Un grand livre.