Le Temps des cendres, le nouveau roman du Mexicain Volpi, est une fresque d'une ambition folle. Un travelling impressionnant, orchestré comme une Série noire, où s'embrochent les continents et les événements, l'Amérique de Wall Street, la Russie de Tchernobyl et des oligarques, la Palestine ensanglantée, le Zaïre crucifié par Mobutu et ses sbires. Volpi y ajoute toutes les inquiétudes d'une époque où la faillite des utopies et la chute du communisme ont fait place à une sorte de mondialisation de l'amertume, tandis que de nouveaux Frankenstein dégainent leurs éprouvettes à grand renfort de manipulations génétiques et d'armes bactériologiques...
Autant de pistes dans ce Temps des cendres qui pose son zoom sur une planète en feu. Avec, au centre du récit, trois femmes que les vents de l'Histoire vont réunir, sous l'oeil d'un narrateur qui paiera très cher son amour pour l'une d'elles. Trois femmes assez blessées par la vie pour être de véritables héroïnes de roman: c'est dans leur intimité la plus charnelle, dans le secret de leurs coeurs que Volpi ausculte les soubresauts du monde, sa dérive vers un avenir où se bousculent d'inquiétants fantômes.
Il y a d'abord une Russe, Irina, dont la fille sera assassinée par un cinglé et dont l'époux, ex-dissident, sera écrasé par un régime décadent, irresponsable, noyauté par des «rustres incultes, qui ont vendu leur âme au diable en échange d'un costume Armani». A l'autre bout du monde, en Amérique, il y a Jennifer, qui brasse de belles idées pour le compte du FMI, pendant que son mari magouille dans l'industrie pharmaceutique et que sa soeur, éternelle militante des combats perdus, se laisse immoler sur les brasiers du Moyen-Orient. Et il y a, enfin, la Hongroise Eva, génie de l'informatique, réfugiée aux Etats-Unis, où, pour apaiser ses tourments, elle rêve de devenir une démiurge capable d' «assembler cette chimère qu'est le génome humain».
Irina, Jennifer, Eva, trois destins saisis dans la même partition, composée par un homme-orchestre qui fait ses gammes sur l'Histoire, pour en éclairer les coulisses et en dénoncer les impostures. On est fasciné par la culture géopolitique de Volpi, par sa lucidité, par sa verve décapante. Et par son art de débusquer les démons sous les cendres d'une époque où la littérature peut encore éblouir, malgré la nuit qui tombe.