Extrait
Tous égaux
L'intérêt grandissant que suscitent les victimes procède des meilleures intentions dans le meilleur des régimes possibles : la démocratie. Dans les pays totalitaires où elles sont bien plus nombreuses, les victimes sont aussi beaucoup moins bien traitées, à moins que des organisations humanitaires, venues de pays démocratiques, ne volent à leur secours... Mais nous sommes maintenant tellement habitués à vivre en démocratie que nous ne voyons plus toutes les conséquences qu'entraîne, dans notre quotidien, la forme de notre organisation politique. À l'époque où le principe de l'égalité entre les citoyens était une nouveauté, son influence sur la marche de la société était telle qu'Alexis de Tocqueville, de retour d'Amérique, la qualifia de «prodigieuse», expliquant que ce principe s'étendait «fort au-delà des moeurs politiques et des lois» ; il précisait même : «Il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu'il ne produit pas.»
Tocqueville en a aussi immédiatement perçu les dangers potentiels : «Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères.» Autant dire que, pour les citoyens, l'égalité n'est pas forcément un gage de bonheur.
Revue de presse
Après le "temps des assassins", annoncé dans Les Illuminations de Rimbaud, voici Le Temps des victimes, analysé par la psychanalyste Caroline Eliacheff et l'avocat Daniel Soulez Larivière. Les deux auteurs ont croisé leur expérience et leurs compétences pour essayer de comprendre ce phénomène : l'omniprésence des victimes dans la société d'aujourd'hui. Mme Eliacheff et Me Soulez Larivière n'hésitent pas à employer un discours critique pour dénoncer "la face sombre du mouvement victimaire"...
Selon les auteurs, les juges ont laissé les recours des parties civiles se développer, car cela leur a permis de développer leur pouvoir. Mais le balancier est allé trop loin : "Les victimes exercent sur les juges une quasi-menace, beaucoup plus explicite encore que celle des politiques jadis sur les juridictions d'exception." (Alain Salles - Le Monde du 18 janvier 2007 )
Daniel Soulez-Larivière est avocat, Caroline Eliacheff est psychanalyste. Ils travaillent à la frontière de l'intime et du social, du privé et du public, de la vie et de la société politique, là où l'individu se trouve confronté à la loi. Ils ont rapporté de leurs expériences ce livre magistral, qui pose nettement, de manière assez inhabituelle en France, la question de la nature et du fonctionnement de la démocratie. Le diagnostic est simple : l'esprit victimaire, par lequel une personne (ou un groupe), arguant d'un trouble personnel, non seulement exige une réparation réelle du corps social mais encore soumet à sa prééminence symbolique l'ensemble des mécanismes institutionnels et politiques, est à la fois destructeur de la démocratie, en général, et dangereux pour les victimes elles-mêmes, en particulier...
On lit entre leurs lignes un peu de la sagesse de Salomon, ce roi qui, dans le mépris de principe pour le désir individuel, a fait naître chez la mère de l'enfant en litige un comportement libre et responsable, servant à la fois, pour finir, le bien privé et le bien public. (François Sureau - Le Figaro du 1er mars 2007 )