Extrait
INTRODUCTION
QUE NOUS FAIT LA TRAGÉDIE GRECQUE ?
Dans l'une de ses nouvelles les plus célèbres, Jorge Luis Borges décrit l'impuissance du philosophe Averroès à saisir la signification des deux mots principaux de la Poétique d'Aristote : comédie et tragédie. Le théâtre en effet n'existe pas dans la civilisation arabe du XIIe siècle : Averroès n'en a jamais vu, il en ignore tout.
Échec assez cruel en soi si ne s'y ajoutait une ironie particulière : dans la cour de la maison, des enfants s'amusent à imiter les adultes. Le philosophe les observe pour se distraire, sans jamais soupçonner qu'il a devant lui l'objet de sa quête : le secret de la comédie se trouve sous ses yeux, et il ne le voit pas.
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Face à la tragédie grecque, nous sommes tous des Averroès - privés de la conscience de notre ignorance. Le philosophe arabe savait au moins qu'il ne savait pas. Nous, nous croyons connaître la tragédie : nous en avons lu et étudié à l'école, nous en avons vu au théâtre, nous avons fait le voyage d'Athènes et d'Épidaure. Eschyle, Sophocle, Euripide ne sont pas de simples noms : nous connaissons leurs oeuvres, nous y avons pris du plaisir, il peut même nous arriver de les trouver admirables.
Alors quoi ? Où est l'erreur ?
C'est que rien de cela n'est vraiment la tragédie grecque - ou la tragédie attique, plus exactement. Nous n'en connaissons au mieux que des vestiges. Vestiges stupéfiants, sans doute, et dont l'ensemble forme l'une des plus hautes réalisations de l'esprit humain. Mais vestiges, tout de même.
Vingt-quatre siècles ont passé là-dessus, et il ne reste plus que ruines. Des ruines si belles qu'il nous semble avoir affaire aux oeuvres mêmes, comme si nous ne voyions pas qu'il manque deux bras à la Vénus de Milo : terrible illusion.
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Revue de presse
Dans Le Tombeau d'Oedipe, William Marx revient sur la notion de tragique appliquée aux tragédie grecques. Pour l'auteur, l'interprétation contemporaine du théâtre de la Grèce antique est très éloignée de ce que ce dernier prétendait illustrer...
Ainsi, «le tragique du tragique, c'est qu'il ne tient pas face à la diversité des textes. Il n'y a pas un tragique : il y en a presque autant que de tragédies, et à peine moins que de philosophes». Et pourtant... ces oeuvres font de l'effet. Mais William Marx remarque, dans le sillage de Florence Dupont (Aristote ou le Vampire du théâtre occidental, éd. Aubier, 2007), qu'Aristote nous a appris à privilégier le texte au spectacle. La tragédie grecque faisait de l'effet par le corps : c'est le troisième axe du livre...
Passionnante analyse qui se termine sur un «ne cherchez pas» : «L'absolu littéraire nous interdit tout accès au mystère de la tragédie.» (Maxime Rovere - Le Magazine Littéraire, mars 2012 )
Mais si la littérature fut "inventée" au XVIIIe siècle, qu'en était-il alors auparavant ? Le Tombeau d'dipe se situe dans cet amont. On y apprend que la tragédie grecque n'a pratiquement rien à voir avec notre conception "textocentrée" de la littérature : qu'il s'agisse du rapport à des lieux précis (mais que nous ne savons plus situer), de l'importance accordée au corps, notamment aux humeurs (sources, selon William Marx, de la célèbre catharsis aristotélicienne), ou encore de la dimension religieuse (dont on trouve aujourd'hui un équivalent dans les églises bien plus qu'au théâtre), il nous faut nous résoudre : la tragédie "avec ses vestiges trompeurs" est une sorte de mirage et les charmes dont nous la parons tiennent en grande partie à notre ignorance. Ainsi, de livre en livre, William Marx trace une voie de recherche certainement promise à un bel avenir : "Saisir la littérature par ce qui lui échappe totalement." (Jean-Louis Jeannelle - Le Monde du 29 mars 2012 )