Relire à l'âge adulte un roman qui vous avait emballée à quatorze ans est un exercice fatalement périlleux. Aura-t-il toujours le même charme? Ce qui, adolescente, me séduisait ne me semblera-t-il pas, bien des années plus tard, convenu et artificiel?
C'est donc avec un plaisir mêlé d'une sourde appréhension que je me suis replongée voilà quelque temps dans ce classique de Jules Verne. Mais très vite mes inquiétudes se sont envolées! Dès les premières lignes, en fait. Comment ne pas se laisser emporter par une prose aussi délicieuse?
Le portrait ironique que nous brosse Verne de Philéas Fogg dans le premier chapitre donne le ton de tout le roman. Un ton enlevé, dynamique, plein d'entrain, au diapason de l'histoire qui nous est contée. Mais un ton empreint en même temps d'un grand flegme, à l'image du principal protagoniste de cette chevauchée fantastique à la gloire de la Vitesse et du Progrès.
Bien sûr, Philéas Fogg est un cliché, diront certains, de même que Passepartout, mais si Verne use à l'envi des stéréotypes nationaux, n'est-ce pas aussi, au second degré, pour s'en moquer gentiment?
Ce qui transparaît au travers de ce récit, c'est surtout sa Foi inébranlable dans l'Homme et dans sa capacité à maîtriser sa destinée terrestre. Fogg n'est que l'incarnation volontairement caricaturale de cette Foi. Sa façon "mathématique" de sauter d'un train dans un bateau et d'un bateau dans une diligence pour boucler en 80 jours le tour de la Terre, pari insensé pour l'époque, illustre sa conviction profonde que l'homme et la machine peuvent coexister harmonieusement.
Théorie qui dévoilera son versant obscur dans "La Bête humaine", publié dix-sept ans plus tard. A l'optimisme de Verne s'oppose le scepticisme de Zola.
Mais qu'importe! Au-delà de la performance "sportive" de Fogg et Passepartout, au-delà des implications philosophiques -voire religieuses- de leur odyssée, si ce formidable roman d'aventures demeure aussi agréable à lire de nos jours, alors qu'il est possible de faire le tour de la planète en moins d'une journée, c'est parce qu'il est infiniment divertissant et se double d'un suspense qui trouve dans la scène finale une apothéose grandiose.
Voilà assurément l'une des plus grandes réussites de Jules Verne. Sinon la plus grande.