1424. La position de Charles VII, dauphin non sacré mais devenu roi de France par la force des choses après la mort de son père Charles VI, est plus que précaire. Face au redoutable duc de Bedford, l'armée de Bourges subit une écrasante défaite à Verneuil. Malgré l'alliance retrouvée mais chancelante du duc Jean V de Bretagne et la nomination de son frère Arthur de Richemont comme connétable, Charles VII, qui a du mal à s'imposer y compris à sa cour devant ses favoris, doit chasser les anciens Armagnacs mêlé à l'assassinat de Jean Sans Peur à Montereau, en 1419, dont Tanneguy du Châtel. Bientôt, une nouvelle armée anglaise débarque en France, commandée par Salisbury, un des capitaines anglais les plus expérimentés. Bedford se range à ses avis et décide d'attaquer Orléans, porte du royaume de Bourges, sur la Loire. Alors que le Bâtard de Dunois et d'autres capitaines français mènent une résistance héroïque, mais désespérée, Yolande d'Aragon, belle-mère de Charles VII, a mis en marche, avec la complicité de Tanneguy du Châtel, une mécanique redoutable autour d'une jeune paysanne lorraine particulièrement pieuse : Jeanne d'Arc. Celle-ci doit sauver le royaume de la ruine et accomplir l'ancienne prophétie promettant qu'une pucelle sauvera la France de l'envahisseur anglais...
Le Trône d'Argile est une série de bandes dessinées dont le premier tome, Le chevalier à la hache, est sorti en 2006. Elle met en scène la fameuse période de la guerre de Cent Ans où la France est à la fois déchirée par la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons (cf l'ouvrage de référence de Bertrand Schnerb) et menacée par l'invasion anglaise du royaume de France, d'abord menée par Henri V, puis à sa mort, poursuivie par son frère Bedford, régent au nom du petit Henri VI. L'action démarre en 1418 avec la prise de Paris par les Bourguignons de Jean Sans Peur et met en scène, en particulier, un personnage important du moment : Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris et membre du parti armagnac.
Ce tome 5, La Pucelle, est intéressant car il permet de bien mettre en lumière les forces et les faiblesses de cette bande dessinée. Commençons par les points forts. Il y a un énorme travail de documentation sur les lieux, les armées et les armements, les conditions de vie de l'époque telles qu'elles peuvent être brossées par les historiens modernes. Je m'attacherai ici, pour le montrer, à l'histoire militaire, puisque c'est ma spécialité. La représentation de la bataille de Verneuil (1424), p.18-21, est excellente. Il faut dire que la bataille a laissé beaucoup de traces puisque près de vingt sources de l'époque l'ont racontée : il y a donc moyen d'en parler correctement. Mais les cases de la BD font vrai : du choix d'un combat à mort aux cris de guerre poussés par les deux armées en venant au contact, jusqu'aux moulinets de hache du duc de Bedford -détail parfaitement véridique. On peut dire la même chose à propos du siège d'Orléans : la place de l'artillerie dans la défense y est bien soulignée (cf la mort de Salisbury) et il y a un bon passage sur la fameuse bataille des Harengs (février 1429). Ca en est à un point tel qu'on regrette qu'il n'y ait pas des planches sur une ou deux pages pour les scènes de bataille ou de siège, justement. Car l'autre point fort de la BD, ce sont ses dessins. On le comprend rien qu'en voyant l'arbre aux fées de Domrémy, sur la première page. Mais les éléments d'architecture sont tout aussi magnifiques -cf la vue d'Orléans p.50-51 dont on regrette qu'elle ne soit pas plus grande. Bref, Le Trône d'Argile, ça en jette, pour ainsi dire. Et cela demeure important pour le succès d'une bande dessinée. Seul bémol peut-être : il y a beaucoup de personnages et même si leurs visages sont associés à des noms derrière le quatrième de couverture, dans la page intérieure, ils ne se pas tous mentionnés dans les cases et il est parfois difficile de s'y retrouver et de reconnaître tout le monde. Niveau documentation, on regrette presque que les auteurs ne nous gratifient pas d'une case "Pour en savoir plus" quelque part, sans être encore une fois trop exigeant (mais vu la qualité du travail ici, on est en droit de l'être).
Est-ce à dire que Le Trône d'Argile peut faire figure de bonne introduction sur la période pour le quidam intéressé par cette phase de la Guerre de Cent Ans ? Malheureusement non. Et sans doute, d'ailleurs, beaucoup seront trompés par l'étiquette apposée sur ce tome 5 et signalant que la BD est "recommandée par Historia", gage pour un grand nombre de personnes d'authenticité... or, si la réalisation de forme est impeccable, il y a à redire sur le fond, et pas qu'un peu. Premier problème : le parti pris pro-armagnac est très net, et ce dès le premier tome. Les auteurs s'inscrivent dans la vieille histoire nationale et patriotique type IIIème République qui fait des Bourguignons les grands méchants et les suppôts des Anglais (pas très sympathiques eux non plus, il suffit de voir le portrait d'Henri V pour s'en convaincre, mais Bedford n'est pas mieux traité), et des Armagnacs les défenseurs de la cause du royaume (c'est quand même un peu moins caricatural que ça, j'exagère). C'est assumé et, à la limite, on peut avoir quand même une bonne BD à partir de ce postulat. Sauf que cela laisse quand même tous les acquis de la recherche historiographique, de longue date, de côté. Ainsi le personnage principal au départ, Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris, est présenté comme un preux chevalier, et l'attentat de Montereau contre Jean Sans Peur en 1419 comme un accident. Or, même si l'événement reste très difficile à interpréter, on penche aujourd'hui plus pour la théorie de l'acte prémédité, en particulier par les conseillers armagnacs du Dauphin, dont Tanneguy du Châtel, le futur Charles VII ayant donné son accord tacite, même si le crime le hantera jusqu'à sa mort, comme le montre par contre très bien la bande dessinée. A force de montrer trop de blanc et de noir, Le Trône d'Argile finit par oublier que la période a surtout été propice au gris.
Mais ce n'est pas tout. Le tome 5 met en fait en parallèle deux des personnages centraux du moment, Charles VII et Jeanne d'Arc. Le roi de Bourges est montré comme foncièrement timoré, manquant de décision, ce qui reflète sans doute en partie la vérité. Etait-il pour autant complètement soumis aux caprices de ses courtisans et manipulé par son entourage ? Cela reste à vérifier, et Le Trône d'Argile ne montre pas non plus que Charles VII a dû jouer un jeu compliqué avec des moyens somme toute limités. On retombe ici dans le piège classique consistant à montrer un roi faible qui n'a pas de prises sur les événements, déterminés par des "hommes de l'ombre" -d'ailleurs ici plutôt des "femmes de l'ombre", preuve que les mentalités de notre société évoluent également, ou que la scénariste est une femme, aussi...- ou des caractères mieux trempés que le sien. Or cela ne semble pas correspondre au portrait que l'on dresse désormais de Charles VII. Mais le pire ici est sans doute la présentation de Jeanne d'Arc, et de ses visions. Personnage ô combien tourmenté que Jeanne d'Arc, qui n'en finit pas d'alimenter les spéculations bien au-delà de la simple historiographie. Il y avait pourtant quantité de moyens de la mettre en scène au moment de son intervention dans la destinée du royaume de France, quitte à en rester à l'interprétation classique de l'histoire type IIIème République. Or les auteurs choisissent la thèse contestable de la manipulation de la jeune paysanne lorraine par Yolande d'Aragon, utilisant les services d'un alchimiste sicilien pour enduire de lumière un moine et une dame d'honneur censés représenter Saint Michel, Sainte Catherine, etc. On retombe ainsi dans les errements du complot, de la manipulation, de la création ex nihilo de Jeanne d'Arc- et encore, on a échappé à l'histoire de la demi-soeur de Charles VII, cela aurait pu être pire. C'est d'autant plus regrettable que les auteurs utilisent par contre à bon escient quantité de faits avérés et pertinents de la vie de la Pucelle : l'arbre aux fées de Domrémy et sa marraine, les pélerinages locaux, l'histoire du sonneur de cloches, la vie de la famille d'Arc qui n'est pas une famille de pauvres paysans, l'attaque des routiers et le refuge à Neufchâteau chez la Rousse, le mariage prévu et rejeté par Jeanne, les visites au capitaine Robert de Baudricourt... et cela se comprend : France Richemond, la scénariste, a bien une formation d'historienne, au départ.
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