Le traité de l'apiculture (Rustica) est une édition osée et réussie dans l'ensemble. En effet, de nombreux livres sur le sujet ont déjà été édités et réitérer la publication d'un ouvrage sur un thème déjà traité à de nombreuses reprises est un challenge pour une maison d'édition. Dans cet ouvrage, nous pouvons constater le besoin de « dépoussiérer » à la fois les méthodes d'apiculture et les connaissances scientifiques en la matière et ainsi réactualiser les connaissances d'une manière objective. C'est du moins le premier constat que l'on peut faire à la lecture de ce livre. La richesse photographique est elle aussi une valeur ajoutée très importante, les dernières avancées en matière de réflex numérique permettant ainsi d'apporter à la connaissance apicole moderne des clichés superbes et sans doute jamais encore atteints. Cependant des photos anciennes auraient été intéressantes également car elles font partie de notre patrimoine et devraient être mises à l'honneur. Certains déroutages de photos sont un peu malheureux, comme en bas de la page 30 par exemple. Ce détourage -techniquement nécessaire par l'éditeur puisque destiné à intégrer l'abeille de la photo dans la partie texte en laissant un fond "transparent" pour une meilleure intégration- n'est pas très précis et découpe maladroitement le poil de l'abeille. Mais cela est un petit détail passable.
Cet ouvrage est sans doute à inscrire dans ce qu'il est utile de qualifier de « bel ouvrage ». Le livre est solide avec une couverture cartonnée rigide et épaisse, les pages sont reliées, cousues et tiennent parfaitement. Les chapitres sont très clairement énoncés. la construction du livre est logiquement orchestré, la table des matières très bien organisée en début de livre. Les illustrations, dessins et photos sont fabuleux. La mise en page est intéressante, pas trop chargée, aérée et ornée de petits suppléments sous formes d'encarts dignes d'intérêts. C'est un choix éditorial convenable même si, nous le verrons, cela a un inconvénient quant à l'exhaustivité du contenu textuel. Ces encarts sont souvent attribués à des « paroles d'apiculteurs » qui partent de leur expérience et analyse personnelle ce qui donne à cet ouvrage l'impression très positive d'avoir été rédigé en collaboration avec une équipe d'apiculteurs. Le contenu est au demeurant simple et assez précis. Cependant, nous nous permettrons l'émission de quelques réserves énumérées ci-dessous.
Il y a en effet quatre légères critiques que nous pourrions émettre au sujet de ce livre :
1°) Les références à des études scientifiques sur certaines affirmations auraient été intéressantes (biographie ou notes de bas de page). Prenons par exemple l'indication selon laquelle en montagne les moutons seraient une source "d'empoisonnement" pour les abeilles à cause d'un traitement contre les tiques... Le produit en question n'est pas cité : par crainte de poursuites en diffamation ? Dans ce cas il s'agit d'une affirmation non vérifiée ? Cela est discutable, non pas tant que l'humanité ne soit pas insensible au problème des pesticides, mais que, pour être crédible sur le long terme, un ouvrage de ce type se doit de ne divulguer que des informations parfaitement contrôlées et confirmées par des études scientifiques même indépendantes d'ailleurs.
Autre exemple : expliquer avec quels moyens on a pu déterminer que les reines sont saillies par un certain nombre de bourdons aurait été intéressant. Jusqu'ici certains ancêtres considéraient que la reine n'était saillie que par un seul bourdon. Quitte à faire une édition en deux volumes à un prix un peu moindre pour chaque volume, cela aurait permis une stratégie éditoriale plus poussée pour donner des références approfondies. Il aurait été intéressant d'expliquer comment on en est arrivé à comprendre ce phénomène de reproduction. L'appui d'une étude ADN prouvant le fait aurait couronné le tout avec un effet bénéfique pour le lecteur, même si l'on peut bien évidemment supposer que cette affirmation est crédible. En effet, les ouvrages sur l'apiculture sont toujours passionnants et on ne se lasse pas d'y apprendre toutes les facettes ayant permis de découvrir les secrets cachés de la vie des abeilles ! On reste un peu sur sa faim sur beaucoup d'éléments de ce genre, les paragraphes sont souvent courts et on aurait aimé un plus grand développement sur le comment du pourquoi tant du point de vue scientifique qu'en technique apicole.
En page 33 nous pouvons trouver l'affirmation suivante étrange : "Contrairement aux fourmis et aux termites... les abeilles ont évolué, pour se nourrir, vers une stratégie de récolte de pollen et de nectar... Pour aller butiner, les abeilles utilisent un système de vol puissant..." Je suis désolé mais il y a là matière à discussion. Nous aimerions savoir de quelle évolution il s'agit : Les abeilles ne se nourrissaient pas avant d'avoir des ailes et n'avaient pas d'ailes à une période déterminée de leur histoire génétique ? Les abeilles n'ont rien à voir avec les termites et les fourmis, je ne comprends pas bien comment on peut comparer l'évolution de l'abeille à celle de la fourmis ou de la termite ? Cette phrase, qui plus est en encart d'introduction, devrait faire l'objet d'un approfondissement sérieux avec des références scientifiques éprouvées. Vouloir faire de l'évolutionnisme sans argument et en vue de chercher à emporter le lecteur dans l'extase parait sinon tendancieux en tous cas pas très objectif.
2°) Venons-en maintenant à la page qui parle de l'ours en tant que prédateur potentiel. Je sais, je prends le risque dans ce commentaire de froisser mes amis apiculteurs mais mon but n'est pas là. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de penser que si l'on aime les abeilles, on aime également l'ensemble de la biodiversité naturelle qui s'offre à son environnement. Nous ne pouvons que conseiller de visionner le film « le banquet des loutres » de Stéphane Raimond, ou encore les réactions d'un colombophile sur les lettres d'information de la LPO suite aux attaques de faucons pèlerins sur son élevage... colombophile qui a pu trouver des solutions non contraignantes par observation du mode de vie de ce rapace. Sur ces sujets, nous sommes dans le même ordre de débat et il y a toujours des solutions pour vivre en harmonie avec la nature surtout dans le domaine apicole qui sait à quel point les techniques artificielles ou destructrices lui sont néfastes. Concilier, c'est un mot important aujourd'hui semble-t'il... Tout un chacun sait ô combien le sujet est délicat, et qu'il engendre un stress tout à fait compréhensible auprès des apiculteurs professionnels surtout. mais ce qui rend l'homme fort, n'est-ce pas l'humilité plutôt que la domination ? Il y a là matière à réflexion pour les prochaines éditions et trouver le moyen de présenter les prédateurs potentiels comme un équilibre naturel. Il aurait été intéressant d'avoir un petit reportage par exemple sur les moyens qu'utilisent les apiculteurs des pays de l'Est pour vivre en harmonie avec la présence de l'ours.
3°) Pour terminer, cet ouvrage donne le sentiment de mettre l'accusation du côté des agriculteurs (pesticides), éleveurs (bergers traitant leurs brebis contre les tiques), les particuliers usant de produits insecticides, mais il oublie de mentionner le rôle parfois néfaste de l'apiculture de production intensive. Citons par exemple le phénomène de concentration des ruchers, le fait de travailler avec un ou plusieurs milliers de ruches pour être « rentable ». Cet état de fait, en comparaison avec les générations précédentes de nos aïeux, n'a-t'il pas aussi un impact ? Les méthodes discutables et discutés par certains apiculteurs professionnels eux-même sur l'élevage en masse de reines et l'insémination artificielle de celles-ci ne sont pas citées (dans la nature, d'une part les abeilles sélectionnent les œufs qu'elles vont élever pour en faire des reines selon un procédé que l'homme ne connait pas et d'autre part les bourdons les plus véloces uniquement ont une chance de saillir la reine, concurrence mise à mal par l'insémination artificielle).
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