«Un tunnel, obscur et solitaire: le mien, le tunnel où j'avais passé mon enfance, ma jeunesse, toute ma vie ». Cette citation du narrateur et protagoniste de l'histoire, Juan Pablo Castel, permet de cerner avec appréhension ce que le titre métaphorique de l'½uvre risque d'engendrer: une exposition et une démonstration de son incommunicabilité, rivée à sa solitude absolue.
L'incipit embrase d'emblée le déclin d'une vie, la finitude d'une existence vouée à rester incomprise:
celle du peintre Castel, condamné pour le meurtre de Maria Iribarne Hunter, la seule personne susceptible de l'aimer et de l'aider à surmonter sa névrose. Ernesto Sabato, par la portée universelle et réaliste qu'il confère à son récit, laisse toute latitude à son personnage principal pour confesser l'itinéraire existentiel l'ayant conduit au forfait ultime. Castel n'est pas spécifiquement argentin, sud-américain mais un individu de l'ère moderne à la dérive (histoire écrite et se déroulant à la fin des années 1940). Dolent, vaniteux, orgueilleux, excessivement jaloux, il prétend aimer pour lutter contre les meurtrissures que lui inflige une vie entravée par une insupportable solitude. Cette vie volée (celle de Maria), il la constate avec la posture de l'homme impénitent, révélant au monde l'ampleur obsessionnelle qui le ronge.
L'acuité de la description de cet homme infréquentable malmène le lecteur, accablé par la teneur des propos tenus, navrants et incommodants. Le récit est empreint d'une tonalité sombre et malsaine qui tend à se renforcer lors de la progression de la lecture, jamais apaisée par le flot débilitant des propos assénés par Castel, l'unique locuteur d'une narration qui, délibérément, sacrifie la profondeur psychologique des autres intervenants.
La pagination limitée renforçant la densité d'un mal-être insurmontable, Le tunnel s'affirme comme une ½uvre noire édifiante et pesante, caractérisée par sa prose subtile. Parcourir cette confession pernicieuse d'où sourd une violence absurde ne relève pas de la sinécure. Ce récit ne laisse pas indifférent et peut être perçu comme anxiogène tant il crée un climat trouble autour de cette passade dévoyée. Un homme omnipotent, une femme réifiée: une histoire de possession de l'autre qui ne peut que s'achever tragiquement et qui fait écho, à mon sens, au spectre de la violence conjugale qui rudoie nos sociétés.