Présentation de l'éditeur
Elle terminait sa vie sur ce lit. Son enfance avait été indigente et douloureuse. Seconde de trois filles et d’un plus jeune frère, elle n’avait qu’un vague souvenir de son père, toujours alité et qui mit huit années à mourir chez eux. Il avait été gazé pendant la Grande Guerre. Sa mère était primitivement brodeuse à domicile comme toutes les femmes pauvres de son village, puis s’était engagée pour un salaire à peine moins misérable dans une usine où elle lavait les machines. « Laveuse » était en effet son titre exact : après le travail des ouvriers c’est-à-dire pendant une grande partie de la nuit, elle nettoyait les machines que l’activité de la journée avait maculées de graisse et de poussière, ainsi que le sol de l’atelier qui devait être impeccable à l’arrivée des premières équipes. Cela ne suffisait évidemment pas pour vivre, et la famille devait l’essentiel de sa nourriture au grand potager excentré que la mère cultivait toute seule, avant ou après l’usine. Mais ce potager qui était une bénédiction était aussi une malédiction : aucune eau n’était à proximité et il fallait transporter à bout de bras les récipients et les arrosoirs depuis la maison. Presque soixante-dix ans après, Lucette sentait encore le poids de l’eau dans ses épaules et l’anse du seau lui sciait toujours les mains.
