Après trois albums, le succès de Kansas est toujours jugé insuffisant. La pression croissante exercée sur la paire de compositeurs Livgren/Walsh les déstabilise au point que Livgren comparera l'expérience de l'écriture de Leftoverture à celle d'avoir une arme braquée sur sa tempe. Il compose tout de même cet album presque intégralement avec un souci particulier pour rendre ses créations mélodiques accessibles, dirigeant ainsi son groupe tout droit vers la spirale de l'arena rock. Le désappointement des hautes instances du label quant à l'absence de tube après trois albums prend officiellement fin avec "Carry On Wayward Son". Ce titre aux allures parodiques, qui n'est même pas répété une seule fois avant l'entrée du groupe au studio, bénéficiera encore de passage radio trente ans plus tard. Il offre cette alternance de passages musclés et de phases plus sirupeuses, typique de la tradition fédératrice de l'arena rock, tout en conservant un niveau de sophistication bien supérieur à la moyenne du genre.
Résigné à laisser tomber une grande partie de ses aspirations progressives, le groupe parvient tout de même à inclure une suite de plus de huit minutes à la fin de l'album. Ce "Magnum Opus" est malheureusement la plus piètre performance de ce type réalisée par le groupe, cachant derrière son imposante ouverture une suite de remplissages ramollis et barbants. Kerry Livgren s'en tire en revanche plutôt bien avec "Miracles Out of Nowhere", qui combine une utilisation cocasse du canon instrumental, un refrain gentil mais efficace et surtout l'irruption d'un riff fabuleux dans sa seconde partie. Le plus discret "Cheyenne Anthem", est certes plus dégoulinant, mais non exempt de richesse et d'émotions, au point de prendre une dimension quasi-hymnique. Quant au sympathique et entrainant "What's on My Mind", il reste difficile de ne pas le considérer comme le "Carry On That Wayward Son" du pauvre. Les titres que Livgren compose en collaboration avec Steve Walsh sont à l'évidence les plus mous, à commencer par "The Wall" qui évoque sensiblement une sorte de mixture soft-rock entre Elton John et Stevie Wonder. Toutefois, la recette fonctionne et la chanson séduit, le Religionnaire étant naïvement transporté par cette agréable et émouvante prestation. "Opus Insert" préserve la signature progressiste Kansas avec quelques originalités rythmiques et des harmonies vocales énergiques. Ce titre oscille entre passages plutôt coquins et attachants façon troubadour et des phases authentiquement planantes, toujours dans une certaine surenchère quasi-humoristique. Enfin, "Questions of My Childhood" est porté à bouts de bras par la superbe prestation du violoniste Steinhardt qui ferait presque oublier à quel point ce titre est mielleux.
Leftoverture est donc l'album déterminant grâce auquel Kansas remplira les stades. Considéré par beaucoup comme le chef d'œuvre du groupe ou le sommet artistique, il caractérise selon le Religionnaire davantage une certaine résignation, ou du moins de nombreuses concessions. Et oui, c'est aussi de là que naissent les chefs d'œuvres, et Leftoverture en est un, qui devrait figurer dans toute discothèque digne de ce nom.