Raoul Walsh est un immense cinéaste... qui n'a toujours pas sa place au sommet, avec les plus grands du cinéma classique hollywoodien. La preuve en est qu'il faut encore déplorer, près de dix ans après l'avènement du dvd, l'absence d'édition d'une bonne moitié de ses plus grands films, en zone 1 comme en zone 2 d'ailleurs. Walsh, comme Michael Curtiz, a réalisé l'essentiel de ses films majeurs dans les années 30 et surtout 40, pour la Warner. Il a réussi à exceller dans pratiquement tous les genres en vogue à l'époque, en particulier le film noir, le film de gangster et le western, mais aussi la comédie ou le film d'aventures. Forte tête irlandaise, bourru, infiniment plus cultivé qu'il ne voulait en avoir l'air, tout comme Ford, Walsh ne saurait se résumer à son mot d'ordre devenu célèbre: "Action, action, action!". C'est surtout un réalisateur qui savait dans ses meilleurs moments - quand il pensait pouvoir faire quelque chose du matériau qu'on lui confiait - transcender le scénario par une mise en scène au cordeau et savait galvaniser ses acteurs. Quand Erroll Flynn, jamais meilleur que chez lui, devait interpréter le boxeur James Corbett dans Gentleman Jim, Walsh lui dit en substance: "Corbett reste un dieu pour les Irlandais. Si tu n'es pas convaincant, ils te démoliront le portrait s'ils te rencontrent dans la rue, alors tu as intérêt à faire ce qu'il faut." Quand ce qu'il réalisait ne l'intéressait pas, il paraît qu'il tournait le dos à la caméra en buvant son café!
Aujourd'hui, comment faire comprendre que ce metteur en scène est parmi les plus grands? Récapitulons, et passons sur le fait que The Bowery (1933), son premier grand film (se déroulant dans le quartier irlandais de New York, qu'il connaissait bien), soit indisponible, ce n'est malheureusement pas très étonnant. The Strawberry Blonde (1941) et Gentleman Jim (1942), deux des toutes meilleures comédies de l'époque (dont la première avec Cagney, formidable), sont pour le premier édité uniquement en zone 1 dans une édition au rabais, le deuxième se trouve en zone 2 mais dans une collection que se réserve une autre enseigne.
Pursued / La Vallée de la peur (1947), admirable western avec Robert Mitchum, ne se trouve que dans une très médiocre édition en zone 1 (voir mon commentaire). Colorado Territory / La Fille du désert (1949), remake supérieur à l'original High Sierra, peut-être un des plus grands chefs-d'oeuvre du western, existe uniquement en zone 1 dans le type d'édition mentionné à propos de The Strawberry Blonde. N'existe pas plus avec des sous-titres français The Enforcer / La Femme à abattre (1951), film signé Bretaigne Windust qui a en fait été à peine commencé par lui, Walsh ayant repris le film au pied levé et livré un des films policiers les plus parfaits qui soient, avec un Humphrey Bogart royal (NB Ce film sort enfin en dvd français en 09/11 chez Films sans frontières :
La femme à abattre). Quant à Distant Drums / Les Aventures du capitaine Wyatt (1951), c'est un des films d'aventures les plus extraordinaires qui soient, inconnu au bataillon lui aussi. Quant on sait à quel point ces films ont compté pour nombre de cinéphiles américains et français, on s'étonne du nombre élevé de films aussi peu considérés pour une édition dvd.
Que reste-t-il à se mettre sous la dent? Tout de même quelques très belles choses, en l'absence des pépites susmentionnées, à commencer par les deux films de gangster avec James Cagney, deux sommets du genre, dont White Heat / L'Enfer est à lui (1949) sur lequel je vais revenir, mais aussi The Roaring Twenties /
Les fantastiques années 20 (1939), classique mais ô combien formidable histoire de l'ascension et de la chute d'un gangster pendant la Prohibition. High Sierra /
La Grande Evasion, malgré quelques faiblesses et une moindre force que son remake westernien La Fille du désert, reste un très beau film sur l'impossible retour à la vie normale du caïd qui veut se ranger, et un des très bons Bogart. They Died With Their Boots On /
La Charge fantastique (eh oui, c'est la traduction!) est tellement génial qu'on n'arrive même pas vraiment à trouver à redire à la façon dont l'histoire (celle du général Custer) est revisitée de façon plus que fantaisiste. A noter que ces deux films ont été réalisés en 1941, soit la même année que The Strawberry Blonde. Quatre films réalisés cette année-là par Walsh, dont deux chefs-d'oeuvre et un très bon: c'était l'époque où quand on usinait, ce n'était pas forcément au détriment de la qualité... Reste, last but not least, un des plus grands films de guerre jamais réalisés, Objective Burma! /
Aventures en Birmanie (1945). Sa date de réalisation, qui explique les accents militaristes un peu pesants du début et de la fin du film, ne doivent pas empêcher de voir qu'il s'agit là du premier très grand film sur le quotidien des hommes en guerre, qui représente la peur, le rapport à la nature environnante, les liens aux autres comme aucun autre film ne le faisait alors. Eastwood et Scorsese professent une admiration sans bornes pour Walsh, mais à voir ce film-là, on jurerait que Terrence Malick l'a aussi, tellement The Thin Red Line /
La Ligne rouge retrouve certaines des leçons de Walsh, en leur donnant un traitement différent bien sûr. Il faut ajouter que la photo de James Wong Howe est là encore exceptionnelle à tous les points de vue, et que comme souvent le dvd ne rend pas assez ses contrastes et fait perdre un peu de l'incroyable impression qu'on peut avoir en voyant une bonne copie qu'on explore cette jungle en noir et blanc, touffue mais quasi-géométrique par moments, avec les soldats. Ah oui, il y a aussi un fort bon film d'aventures maritimes, Captain Horatio Hornblower /
Capitaine sans peur avec Gregory Peck, et un western inférieur aux deux cités mais tout de même de qualité, Along The Great Divide /
Une corde pour te pendre (tous deux de 1951).
Reste donc White Heat / L'Enfer est à lui. Que dire à part que c'est un sommet et qu'il faut que vous fonciez dessus? Le scénario vous semblera peut-être classique (gros coup, infiltration) mais le reste n'a que peu d'équivalents à l'époque. Mise en scène hyper nerveuse (sauf peut-être pour ses quelques passages un peu longuets visant à montrer la scientificité du travail de la police), jeu épileptique de Cagney, scènes d'anthologie - il y en a quelques unes, mais mentionnons les scènes avec la maman, et la fin, qui laissent pantois. Le sous-texte psychanalytique devient tellement 'too much' que cela en devient grand. Tout ce qui touche de près ou de loin le personnage de Cagney est 'larger than life', tout prend des proportions incroyables, pour certaines mythologiques. Ajoutons que Walsh sait varier les rythmes, que certains passages vont très vite, mais qu'il sait ménager des pauses. Bref, il sait tout faire, et avec l'aide d'un acteur pareil...
Si jamais vous vous intéressez à ce metteur en scène, il existe un excellent livre, le
Raoul walsh de Michael Henry Wilson, malheureusement épuisé. Si jamais vous tombez dessus, n'hésitez pas, c'est une excellente étude de ses films (essentiellement thématique), avec quelques anecdotes croustillantes en sus, comme celles que je vous citais plus haut.
Walsh est un des plus grands. Faites passer le mot. Et si vous connaissez des responsables à la Warner, par pitié, dites-leur de passer à l'action. Cela plairait à papa Raoul.