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2.0 étoiles sur 5
Spectacle de marionnettes, 12 septembre 2008
Durant les deux premiers tiers de son déroulement, L'Ennemi intime de Florent Siri est assez passionnant. Nuancé, il refuse le prêchi-prêcha, le confort du jugement rétrospectif, la facilité de la condamnation morale portée par les fils sur leurs pères. La première demi-heure, qui montre sans ambiguïté les méthodes par lesquelles le FLN a terrorisé les populations indigènes pour les obliger à coopérer avec lui, devrait vacciner le spectateur contre les simplifications que nous imposent actuellement, à propos de cette guerre, les forces médiatiques et nos hommes politiques. Enfin un récit non idéologique sur la tragédie algérienne, se dit-on. Cette impression, hélas, ne dure pas. Pour qu'aux images de la cruauté des combattants algériens réponde le spectacle d'une cruauté au moins égale, et si possible plus grande, et si possible gratuite, émanant de l'armée française, les auteurs ont recours à plusieurs procédés pas très honnêtes.
N'insistons pas sur les quelques incohérences que contient la narration, ou sur les invraisemblances qui en émaillent le cours. Un officier oublie de se mettre au garde-à-vous pour donner un ordre à ses hommes ; le même officier salue militairement un sous-officier et ce dernier oublie de rendre le salut à son supérieur... Tantôt les bandes ennemies sont bombardées au napalm (les « bidons spéciaux » de l'armée française), tantôt la section qu'on a envoyée en mission dans la zone interdite est abandonnée par ses chefs à la merci de fellaghas lourdement armés et ne peut même pas faire évacuer ses blessés...
Une belle idée de mise en scène : nous apercevons le sergent Dougnac (Albert Dupontel) titubant et jouant de la trompette au pied du drapeau tricolore - est-ce pour masquer les hurlements humains qu'on entend derrière cette musique, est-ce pour s'empêcher lui-même d'entendre ces hurlements, ou est-ce pour tirer le lieutenant Terrien de sa léthargie ? Nous entendons de la musique et divers cris d'hommes, qui se confondent. Peu à peu, suivant les pas de Terrien (Benoît Magimel), nous sommes conduits à distinguer derrière les beuglements des soldats français qui écoutent à la radio des chansons d'amour et fêtent la réussite de l'opération du jour, des cris plus prolongés. Émergeant lentement du bruit et s'infiltrant dans la conscience du lieutenant innocent et inexpérimenté, ce sont des cris de douleur. Encore quelques pas, et ces cris se révèlent être les hurlements d'un fellagha interrogé, « passé à la gégène ». Mais la même idée est exploitée une deuxième fois, avec un montage elliptique, rapide, le jour où Terrien devient à son tour un tortionnaire. On peut regretter la manière grossière dont est mise en scène cette seconde séquence, qui nous montre un Magimel écumant de fureur vengeresse, le visage déformé ; qui nous montre aussi, participant à cet interrogatoire violent, un appelé du contingent...
Le commandant porte une chemise noire (au fait, commandant de quoi : d'une compagnie ? d'un régiment ? - il dispose en tout cas de pouvoirs considérables). Si le spectateur saisit sans peine l'allusion au fascisme italien, il se dit aussi que le scénariste en prend à son aise avec la vérité historique. Sur son ordre, pour venger le massacre, par le FLN, d'un officier et du blessé que ce dernier transportait à bord de sa jeep - massacre ayant lui-même résulté d'une erreur de commandement -, un soldat français abat à la mitrailleuse toutes les femmes, tous les enfants et tous les vieillards qui peuplaient un village.
Le sergent Dougnac est un militaire de carrière, un rengagé. Ses actes apparaissent comme l'expression d'un héroïsme flegmatique, jusqu'à ce que le spectateur prenne conscience que ce vétéran des guerres coloniales n'est en paix avec lui-même que lorsqu'il peut se déplacer debout, une arme à la main, sous une grêle de balles. Ouf ! Nous avions failli ne pas deviner que ce personnage était rongé par la culpabilité.
Or, bien qu'il semble résulter logiquement de cette caractéristique, l'un des derniers épisodes du film, celui qui nous montre Dougnac s'infligeant à lui-même le supplice de la « gégène », manque cruellement de vraisemblance et fait basculer le film dans le grotesque. Il y a là, pourtant, une idée romanesque ingénieuse, mais elle est associée au mauvais personnage. C'est le lieutenant Terrien, ayant perdu son innocence, qui aurait pu vouloir faire cette expérience, pour se convaincre de l'innocuité des méthodes employées par ses supérieurs, ou pour faire l'épreuve de la souffrance endurée par l'adversaire, ou encore par autochâtiment.
Mais, au fond, tout le dénouement est inepte. Les deux personnages principaux déraillent, en même temps, hors de leur logique interne et cela, loin de nous donner la preuve de leur libre arbitre, nous fait soupçonner que le scénariste, prisonnier d'une logique binaire, n'est parvenu à un semblant de dénouement qu'en croisant les fils de trame de son récit et par la permutation pure et simple des caractéristiques de ses héros. Le procédé fait perdre à la fiction encore un peu de son réalisme initial et empêche le film de se constituer en une oeuvre d'art autonome.
Un combattant algérien blessé par balle se fait capturer par la section. Il est une icône, il a le visage du Christ, son exécution est montrée comme étant un chemin de croix (torse nu, blessures saignantes, yeux non bandés face au peloton chargé de le fusiller)... Le Christ serait donc avec le FLN. Bref, les auteurs du film savaient, avant d'en avoir écrit et tourné la moindre scène, dans quel camp était l'innocence et dans quel camp la faute.
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