Le genre FILM NOIR se divise de différents sous-genres, comme le film de détective, le film de prison, ou le film de procès. Mais il tient son origine dans un genre bien particulier : le film de gangsters. Ce type de films fleurit dès la fin des années 20, et se nourrit de l'actualité : pauvreté, violence urbaine, et la Prohibition (loi anti alcool, votée en 1919). Dès lors, les metteurs en scène peuvent s'engager sur un terrain plus réaliste, plus social, en décrivant les styles de vies de leurs contemporains, mais aussi la corruption des institutions, et les spectateurs, eux, sont ravis de voir à l'écran des gangsters devenir les héros des histoires qu'on leur raconte. Ces nouveaux héros, ces bad guys, deviennent des personnages emblématiques, ce qui posera quelques soucis de censure par la suite, et amènera les producteurs à recentrer leurs films non plus sur le méchant, mais sur le gentil, qu'il soit flic, journaliste, avocat ou détective.
A Hollywood, le studio WARNER BROS s'est fait une réputation dans les films de gangsters ultra-réalistes. L'un des premiers et des plus célèbres aujourd'hui, est L'ENNEMI PULIC, que tourne William Wellman en 1931. Le schéma scénaristique sera repris des milliers de fois : ascension et chute d'un caïd. En l'occurrence, Tom Powers (= pouvoir !) que l'on suit dès l'âge de 10 ou 11 ans, qui erre dans les rues avec son ami Matt, vivent de menus larcins, avant d'être pris sous l'aile de Puty Nose, un obscur caïd de quartier. Après un casse manqué, et lâché par leur mentor, Tom et Matt refont surface quelques années plus tard, travaillent pour Paddy Ryan dans le trafic d'alcool, et gravissent les échelons de la hiérarchie de la pègre...
A l'origine, c'est Edward Woods qui devait interpréter le rôle de Tom, et un certain James Cagney devait lui donner la réplique dans le rôle de Matt. Mais la même année, Cagney tourne LE MILLIONNAIRE de John C. Adolfi et explose dans un second rôle. La production décide donc de le mettre en vedette, et le casting est inversé. A Cagney de jouer le personnage de Tom Powers, ce qui en fit une véritable star. Cagney surpasse toute la distribution, par sa présence, son regard de fou, son sourire carnassier, ses cheveux en bataille. Il campe un personnage violent, insensible à la pitié, et sa composition va très loin, jusqu'à écraser sur le visage de sa partenaire un demi pamplemousse, sans que l'on sache vraiment si cela était écrit dans le script ! Une scène hallucinante, comme celle où Tom apprend que son chef est mort dans un accident de cheval : il se rend à l'écurie, et abat le canasson ! Autre caractéristique de Cagney, son débit de parole ultra-rapide, auquel on était peu habitué trois ans après l'avènement du cinéma parlant. Face à lui, Leslie Fenton, qui interprète brillamment Nails Nathan, un caïd dandy, qui nous rappelle le jeu d'Adolphe Menjou. Et Jean Harlow, déjà très célèbre grâce à HELL'S ANGELS l'année précédente, mais donc la prestation est assez secondaire. Crime de lèse-majesté (pardon aux fans!) mais la blonde platinée à l'air plutôt godiche, les épaules voutées, la démarche trainante, et un ton très théâtrale un peu faux, sauf dans une scène, où assise sur les genoux de Cagney, elle lui dit que lui est différent des autres hommes, car il n'est ni gentil, ni drôle, ni aimable, ni prévenant, et c'est pour cela qu'elle l'aimera toujours ! Je lui préfère l'actrice qui joue le rôle de madame Ryan, moins sophistiquée, mais plus belle et sulfureuse lorsqu'elle profite d'une cuite de Cagney pour coucher avec lui.
William Wellman mène son récit de main de maître, sans fioriture. Mais il laisse les exécutions hors champs. La dernière scène de règlement de compte est un sommet, filmée de l'extérieur, depuis la rue, avec dans la bande-son des coups de feu, des hurlements et gémissements effrayants. Wellman trouve des angles de vue spectaculaires, des cadrages d'une précision millimétrée, des mouvements de caméra étudiés, des plans larges hallucinants. Ce film enfile un nombre incalculable de scènes inoubliables, comme le casse dans l'entrepôt de fourrures, l'assassinat de Puty Nose, la vengeance finale, Cagney sous une pluie diluvienne, et bien sûr, cette image cauchemardesque de Cagney, le visage bandé, ficelé sur une planche, s'écrasant sur le sol, au pied de son frère ainé.
L'ENNEMI PUBLIC est le prototype du film de gangsters, à l'instar de SCARFACE (Howard Hawks, 1932), et de LITTLE CAESAR (Mervyn LeRoy, 1930, avec Edward G. Robinson) un succès foudroyant, sans concession, dont l'influence sur les maîtres du polar des années 70's est évidente. Un carton pré-générique nous indique qu'il s'inspire de faits réels, et ne fait que décrire la violence des rues. Vingt ans plus tard, un nouveau carton indiquera que les personnages du film sont des voyous, qu'il ne faut pas les glorifier, et que la production décline toute responsabilité d'influence sur le jeune public ! C'est dire la frilosité des studios dans les années 50, par rapport aux années 30 ! James Cagney, entre deux comédies, continuera à interpréter d'autres rôles de ce type, notamment dans LES FANTASTIQUES ANNEES VINGT (1939) et L'ENFER EST A LUI (1949), deux réalisations de Raoul Walsh.
Un classique incontournable, d'une efficacité que les années n'ont pas émoussée.
Format 1:37 - 85 minutes - noir et blanc.