L'Expansion
Brimades, harcèlement, intimidation : l'entreprise est prête à tout pour mettre au pas ses salariés. Voici le temps de la nouvelle barbarie.
"Fin de crise", a titré récemment un mensuel économique, " reflux du chômage ", proclament les ministères. Même si Michelin vient d'annoncer 7 500 suppressions d'emplois, le nombre des plans sociaux baisse depuis 1997 (1 528, cette année-là ; 1 216 l'année dernière, 669 à la mi-1999), de même que le nombre des inscriptions de demandeurs d'emploi à l'ANPE.
Et voilà qu'un méchant livre vient gâcher la fête. Enquête-reportage, L'Entreprise barbare dresse, de témoignage en témoignage, un tableau impressionniste des moeurs contemporaines de world companies d'une violente noirceur : harcèlement, intimidation, précarisation, normalisation... Tous les moyens sont bons pour éliminer, restructurer, ajuster, et ce sans en payer le prix, car le licenciement économique et le plan social coûtent trop cher. Tous les moyens sont bons aussi pour mettre au pas les salariés qui restent, les mouler à la " culture de l'entreprise " et en faire les braves soldats, doigt sur la souris du portable, de la guerre économique.
On refermerait presque ce livre (par ailleurs bien écrit et enlevé) prêt à poster sa lettre de démission, si ce n'est que la force des témoignages en fait aussi la faiblesse. Condensés autour d'un ou deux cas par chapitre, ils laissent une impression caricaturale, un peu comme ces téléfilms récents sur la méchante entreprise, qui, en forçant le trait, décrédibilisent leur thèse. C'est que les deux auteurs, Stéphène Jourdain, journaliste à L'Entreprise (Groupe Expansion), et un vrai-faux consultant qui se cache sous un pseudonyme (par crainte d'un blâme de son employeur [sic]), veulent toucher, disent-ils, le grand public.
Soit, mais pour lui dire quoi ? Les réponses se trouvent en introduction et en conclusion, et là le propos laisse perplexe quiconque croyait lire une dénonciation de l'horreur sociale. Les auteurs se défendent en effet de " porter un jugement global sur la politique sociale et le management des entreprises ", pour in fine rejeter la responsabilité de ces pratiques barbares sur les rigidités d'un droit social français qui interdit la flexibilité propre et nette. N'est--ce pas là le discours officiel des dirigeants ? Et l'ouvrage de se terminer par un hymne à la création d'entreprise et à la liberté retrouvée de jeunes mercenaires à qui on ne la fait plus. Mais n'est-ce pas justement le but poursuivi par la grande entreprise, sous couvert d'" employabilité flexible ", que de transformer ses salariés en prestataires de services et leur contrat de travail en contrat commercial ? --Pascale-Marie Deschamps--
L'Entreprise
Depuis L'Horreur économique, de Viviane Forrester, les ouvrages fustigeant les dégâts sociaux et humains de la mondialisation et de la course à la " création de la valeur pour l'actionnaire " se sont multipliés.
L'Entreprise barbare, rédigée par un ancien consultant (Albert Durieux, un pseudonyme) et notre collaboratrice Stéphène Jourdain, s'inscrit dans cette veine. Les auteurs dévoilent les cuisines, peu reluisantes, de grandes entreprises telles que Go Sport, Intermarché, Canal Plus, Valeo ou Pizza Pino. Tout est bon pour pousser à la faute le salarié dont on veut se débarrasser : mesures vexatoires, mépris, reproches en rafales... La panoplie des outils de torture morale s'enrichit chaque jour.
Les auteurs ont interrogé les victimes, mais aussi les "bourreaux" et tous les intervenants classiques des conflits entre employeurs et salariés : médecins du travail, syndicalistes, avocats, etc. Cette mine de témoignages donne un contenu concret au mobbing (ou harcèlement moral) et en décrit les conséquences : sentiment d'inutilité, dépression, divorce deviennent le prix à payer pour assurer 15 % de résultat net par an à la société. Mais le pire, c'est que ces mauvais traitements forment aussi un marché et font la fortune des cost-killers, des cabinets d'outplacement ou des consultants en reengineering.
Au total, ce document laisse un goût amer de gâchis. Mais les auteurs veulent croire que la pénurie de main-d'oeuvre qui se profile, du fait de l'évolution démographique, et l'indépendance d'esprit grandissante des salariés obligeront à l'avenir les entreprises à mieux traiter leur personnel. " Les moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des moeurs passées ", écrivait Anatole France. Souhaitons que l'" entreprise barbare " s'humanise rapidement. --Etienne Gless--