LES AFFAMEURS (BEND OF THE RIVER) est la seconde collaboration du trio Anthony Mann, Borden Chase et James Stewart, après WINSHESTER 73. Et c'est encore une splendeur !
L'histoire est celle de Glyn McLyntock (Stewart), homme au passé douteux, qui conduit les chariots du clan Baile vers Portland. En chemin, il sauve la vie d'Emerson Cole (Arthur Kennedy), homme au passé lui aussi sujet à caution. Cole décide de rejoindre le groupe, et faire route avec eux...
Et ce n'est que le début du film... Ce qui caractérise ce scénario de Borden Chase (comme les trois autres écrits pour Mann) c'est l'avalanche de péripéties, de rebondissements qui jalonnent l'histoire, et la manière dont l'apparition de personnages à priori anodins, ne fait que relancer et enrichir l'intrigue. Les deux personnages principaux semblent être les deux faces d'une même personne. Ce sont des aventuriers, des tueurs, décidés à changer de vie. Mais pour choisir quelle voix ? Celle du confort matériel, de la richesse, ou celle du repos, de la rédemption ? Comme le dit Cole : « choisir entre 100 000 dollars, ou un simple merci ». La relation entre Cole et McLyntock est complexe à souhait. Les deux hommes s'admirent, se respectent, se sauvent la vie mutuellement, mais se redoutent, et il brille toujours dans leurs regards une arrière pensée meurtrière. Comme si l'un des deux était de trop.
La mise en scène d'Anthony Mann est placée sous le signe du dynamisme. Pas un plan de trop. Les scènes de bravoures (attaques d'indiens, duels, bagarres, traversées de rapides) s'enchainent sans temps mort, dans de superbes décors naturels, filmés en technicolor. Il faut regarder la gestuelle de James Stewart, ses regards, ses postures, pour comprendre quel genre de type il a pu être par le passé. Et qu'il est toujours. Lorsque trahi par les siens, battu et abandonné, il poursuit de loin le convoi, Mann ne le filme pas. Cette absence décuple l'effet (sur les personnages et le spectateur). On entend des coups de feu, des hommes disparaissent, et on comprend que l'instinct du chasseur, du tueur, est toujours là. Ce qui effraie au premier chef Emerson Cole, à même de savoir le danger qu'un McLyntock, plein de rancoeur, peut représenter.
Au coeur de ce film, des hommes et des femmes épris de liberté, désireux de créer une communauté, et d'y vivre bien, honnêtement, et en respect avec la nature. Mais le danger rôde. Cet ennemi, c'est l'or. Qui corrompt, qui tourne les têtes, fait exploser le prix des denrées, génère le trafic. Les scènes du second passage à Portland illustrent cette fièvre, ces ravages provoqués par la découverte de gisement. L'atmosphère est tendue, les hommes ruinés, et prêts à toutes les trahisons pour deux grammes de poudre jaune. A Portland, Mann réussit une superbe scène d'action, lorsque Cole, McLyntock et Wilson (joué par Rock Hudson) reviennent demander des comptes, et doivent s'échapper du tripot et rejoindre le bateau. La violence est présente tout au long de cette histoire, dont on ne compte plus les morts... un carnage !
A revoir ces productions des années 50, on reste subjugué par la densité du propos et de l'intrigue, le tout en 90 minutes chrono, sans superflu ni épilogue à rallonge. Ca parait si simple à faire... Du grand art. Un western éblouissant.