Titre original : "They Live By Night" (Ils vivent la nuit), Nicholas Ray, 1948, VOST, copie moyenne, son médiocre.
Paraissant avant le générique (ce qui est rare, sinon unique, pour l'époque), les premières images sont d'une force étonnante dans leur simplicité : deux jeunes êtres (Cathy O'Donnell et Farley Granger) qui, tendres et passionnés, s'embrassent, éblouis l'un de l'autre, seuls au monde, jusqu'à ce qu'un bruit, une image les surprennent et les tétanisent, les yeux écarquillés par la peur ! Alors seulement commence le générique, se déroulant sur l'image d'une gimbarde qui, vue du ciel, fonce à toute allure sur une route poussiéreuse, emportant trois évadés, T. Dub, Chickamaw et le plus jeune, Bowie qui bientôt va rencontrer Keechie, et former avec elle ce couple d'"amants de la nuit", fuyant le jour et les autres... Ces cinq premières minutes nous offrent tout le style du film, en un génial raccourci : son rythme alterné, les longues plages contemplatives faisant place aux scènes brutales ou saccadées. Rien de plus différent que la longue exposition, toute de moiteur malsaine, du "remake" d'Altman mais, elle aussi, significative d'un style de narration.
C'est le premier film de Nicholas Ray, laissé trois ans au placard après le rachat de la RKO par Howard Hughes qui ne croyait pas à la valeur de ce film à petit budget; Denis Urval en a si bien dit, avec des mots justes et forts, les qualités que j'ai scrupule à le commenter à mon tour, mais, après tout, on n'est jamais trop nombreux à dire du bien de ce qui est beau.
Et Bowie et Keechie, ces deux grands gosses perdus sont d'une telle beauté et d'une telle innocence, et si totalement étrangers à tout ce qui ne les réunit pas, qu'on ne peut résister au besoin d'en parler.
Si Bowie s'est trouvé associé aux truands sinistres que sont T.Dub et Chickamaw, il n'a rien de commun avec eux, comme Keechie n'a rien en commun avec son poivrot avaricieux de père; tous deux sont également étrangers à ces "honnêtes gens" aux mains rapaces, garagistes, marieurs, hôteliers, serveurs, chanteuses, méprisants et sournois, toujours prêts à les voler ou à les vendre; et comme ils sont incrédules, encore, devant les distractions des bourgeois: cheval, golf, danse ! C'est qu'ils ne savent rien de la vie des autres, elle élevée dans un bled, lui en prison à l'âge de 17 ans ! Et il en sort à 24, aussi adolescent qu'il y était entré. C'est là le seul aspect du film qui passe mal à nos yeux d'aujourd'hui : nous savons que la prison est le dernier endroit du monde où l'on puisse conserver, sept années durant, la candeur de l'adolescence ! Mais qu'importe ! Nicholas Ray réussit à nous en convaincre : ses gros plans sur le visage de Bowie sont parlants, ils suspendent le temps, nous introduisent dans son univers intime, nous le révèle, épargné, préservé de toute souillure... De plus Ray a, pour son bonheur et le nôtre, trouvé un autre visage, celui de Cathy O'Donnell, d'une fraicheur qu'on a envie d'appeler splendide, tant elle rayonne, éblouit, subjugue : si la beauté de Farley Granger dénonce toujours sa fragilité, et un insatiable appétit de tendresse, très émouvant chez un homme, la beauté de Cathy O'Donnell, petite tête à la joliesse banale à première vue, s'épanouit d'image en image, comme s'affirment l'assurance, le caractère, la volonté du personnage. Admirable actrice qui s'était déjà montrée telle dans "The Best Years Of Our Lives" ("Les Meilleurs années de notre vie") de William Wyler (1946), avec la même économie de moyens.
Devant ces deux êtres courant après leur bonheur, je n'ai pu m'empêcher de penser à un autre couple, lui aussi seul contre le monde entier, et aussi beau, presque aussi émouvant, formé par Henry Fonda et Silvia Sydney dans le chef-d'oeuvre de Fritz Lang : "You Only Live Once" ("J'ai le droit de vivre").
Un film véritablement délectable à tout niveau, esthétique, narratif et humain et qui, tout sombre qu'il est, ne désespère pas, au contraire.
On regrette seulement que les "Editions Montparnasse" qui se consacrent depuis tant d'années à diffuser en terre francophone les pépites de la RKO n'aient jamais trouvé le moyen de nous les proposer en versions restaurées.