La création des Boréades en 1982 au festival d'Aix par John-Eliot Gardiner fut un évènement et cette magistrale interprétation est fort heureusement rééditée. Cette oeuvre majeure n'avait jamais été jouée en raison de la mort de Rameau survenue en 1764 pendant les répétitions, une trentaine d'années après les Indes galantes. (Rameau approchait alors de quatre vingts ans!). Le plus grand musicien français du siècle des lumières commençait à être sérieusement anachronique avec cette oeuvre pourtant très innovante et pleine de génie, mais dans la continuité du grand style français hérité de Lulli et Campra tandis que des genres nouveaux se faisaient jour en Europe et allaient annoncer bientôt le pré-romantisme (l'Orfeo e Euridice de Gluck a été créé à Vienne deux ans plus tôt, en 1762; en 1764, Haydn, à 32 ans, a écrit ses premières symphonies, et Mozart, qui a 8 ans, vient d'être exhibé comme enfant prodige à Paris et à londres). C'est un peu comme si Rameau avait fait du style Régence à l'approche du règne de Louis XVI. Mais pour nous, après deux siècles et demi, cela n'a plus aucune importance: la chronologie s'est tassée et seule nous importe la qualité de l'oeuvre. Celle-ci est immense, les effets théâtraux puissants, ses harmonies à la française inimitables: que l'on entende deux ou trois mesures de Rameau, on le reconnait aussitôt. Ce grand échalas maigre (qu'un joli dessin de Carmontelle nous dépeint comme quasi anorexique, avec un nez à piquer des gâteaux secs), qui était aussi renommé pour son avarice, était un méticuleux, un perfectionniste, un jamais content, probablement un maniaco-dépressif doublé d'un vaniteux. Français en somme. Tout le contraire d'un Haendel, généreux mécène et débonnaire, ou d'un Bach à la force tranquille et à l'intense joie intérieure. Rameau: pas immensément sympathique comme convive, mais un maître dont la musique nous ravit. La grâce pourrait-elle parfois tomber même sur certains avares?